Feuilleton

Boîtes à bonbons, boîte à bijoux, boîte à chansons, boîte à secrets, boîte à questions…

clin d’œil à Boltanski

c’est de la boîte à boutons dont il va s’agir… je l’ai trouvée la semaine dernière dans le bric-à-brac du déménagement de la propriété, ou plus exactement je suis tombée dessus, comme l’on dit, mes yeux sont tombés dessus et ça les a mis à l’arrêt : une boîte en fer, blanche, de format carré, écorchée de ci de là par la rouille, mais en bel état. Elle fut consacrée dans son premier usage comme boîte à gâteaux. La preuve en est la marque inscrite dans l’angle en haut à gauche, Delacre, Maître Pâtissier depuis 1891. Le tout tracé en relief, dans une élégante écriture anglaise, cette écriture penchée qui va de l’avant. Cela ne pouvait pas ne pas me frapper. A quelques années près, ma grand-mère paternelle était née à cette époque-là, au lieu-dit Aubeterre. Boîte à gâteaux, donc. Une de celles que l’on offrait à des amis et à des parents lorsqu’on allait rendre visite, que l’on tirait du placard et que l’on ouvrait lorsque quelqu’un venait en invité ou arrivait à l’improviste. Con-sacrée est bien le mot. Boîte sacrée, boîte glorieuse, boîte prestigieuse qui trônait au milieu de la table, parmi les verres de vin blanc, de café ou de tisane. On ne proposait pas alors de thé, la mode n’en était pas venue jusque dans les maisons. Le thé, c’était chez les premiers anglais installés au pays. On ne parlait pas non plus d’infusion. Infusion, le mot aurait fait chic – et choc. La boîte à gâteaux, donc. Avec ses deux étages de pâtisseries merveilleusement rangées dans des compartiments plus ou moins grands selon la taille des gâteaux ; compartiments ronds, carrés ou rectangulaires selon le genre de gourmandise proposé. Je ne saurai dire si la boîte retrouvée avait été achetée par ma mère ou apportée par quelque invité attentionné. C’est qu’en ce temps-là, on ne se présentait pas les mains vides. Et les gâteaux du commerce, biscuits Brossard en tête, petits Lu pas loin derrière, c’était signe de bienséance, c’était la certitude de maintenir, voire d’élever sa renommée, en toute estime et amitié. C’était gage d’une alliance, familiale ou amicale. Il faut dire que c’était l’introduction, dans l’après-guerre, des premiers gâteaux industriels. Avec la lessive Bonux et ses surprises, la plaque de beurre au goût noisette des Charentes, les paquets de gâteaux achetés à l’épicerie – nous disions, au village, au Syndicat, faisaient le triomphe du cabas du mardi, quand passait l’épicier, dans son fourgon, au bout de l’allée. On offrait quelque chose qui ne sortait pas des mains industrieuses des femmes mais d’un prêt à consommer venu d’un ailleurs lointain, flou, de quelque usine sise on n’aurait su dire où. C’était une époque de passage, une bascule de civilisation. Des saveurs et des mets nouveaux comme tombés du ciel, accueillis, bénis, qui facilitaient la tâche des ménagères, leur faisait honneur d’une certaine manière, – en faisant franchir le seuil à pareille trouvaille, elles faisaient avancer leur maison vers la modernité-, et de tendre la boîte, le bel objet exotique, ça faisait bien, tout de même. Delacre, Maître Pâtissier depuis 1891. Passez-moi l’expression, ça avait de la gueule. On entendait là résonner le grand cru, la friandise de choix. Avec ça, Delacre, Maître Pâtissier depuis 1891, des mots étrangers tombaient au milieu des conversations en langue d’oc, prononcés entre deux gorgées de café et deux petits craquement de pâte sèche sous la dent, e ben, per mon arma, quo se daissa minjar, tot aquo… Delâcre… e ben sap l’i far, aquel d’aqui !    Se rendait-on compte du renversement qui s’opérait jusque dans les maisons les plus reculées ?

 

 

Bref, la boîte à gâteaux. Sur la table, au milieu des conversations et sous les regards qui n’en perdaient pas une, chacun chassant discrètement son petit préféré, espérant secrètement ne pas être devancé par un autre, et qui, s’il l’était n’en disait rien, on savait se tenir, ou laissait la main à un cousin, une voisine, un enfant dont on savait le goût prononcé pour tel sablé, tel biscuit enrobé de chocolat noir, la pipe russe au goût si particulier. On faisait façon autour de la boîte, on avançait d’abord une main circonspecte, on y allait savamment, puis on se décidait brusquement, on se laissait faire – un peu de honte c’est vite passé. D’autant qu’on manifestait hautement de ne pas y revenir. Con-sacrée, en effet, la boîte à gâteaux. Rituel autour du repos pris, de retrouvailles inopinées, de festivités attendues.

Que je vous parle, en sus et en aparté, de la petite chose ronde en forme de fleur, avec la cerise incrustée, cette soi-disant friandise de choix. Bah, ça fuyait dans la bouche ! Du sable s’infiltrait dans les gencives, le fruit confit au rouge douteux collait aux dents, impossible de s’en dépêtrer, sauf à se livrer à d’inextricables et patientes contorsions de la langue, en toute discrétion cela va de soi. J’étais à la peine si l’on m’incitait à me servir le prétendu sésame et je songeais, cela me soutenait, aux belles cerises cœurs-de-bœufs juteuses à souhait, cueillies sous l’arbre à la saison. En revanche, la meringue, généralement l’unique de l’étage – il y en avait donc deux par boîte-, s’avérait être un délice et chance formidable, personne ne songeait à s’emparer du drôle de petit champignon sucré. J’avais tout loisir de le dévorer d’abord des yeux, le cœur palpitant, la salive montante puis de m’en saisir délicatement, il ne s’agissait pas d’abîmer la belle œuvre, fragile de surcroît. C’était un délice mêlé d’une attention plus délicieuse encore. Une fois sous le palais, ça se craquelait immédiatement en bouche, de petits éclats et une poussière d’or retombaient au fond de la gorge, sur les lèvres, dans les doigts prêts à recueillir le surplus. Je m’essayais à de la mesure, de la tenue, il ne fallait ni tousser ni pouffer, ah quel régal, quel bel épisode. Je pourrais donner à ce moment le titre dÉpopée de la meringue.

Donc, la boîte à gâteaux. Qui, de trôner sur la table, une fois vide, n’a pas été délaissée à traîner. S’est vue affectée à un rôle nouveau. Elle eut pu devenir boîte à sucre, boîte à gaufres maison, boîte à bonbons ou caramels et garder de sa gloire au centre des tablées et des palabres, témoin du cours du temps qui passe, elle eut pu passer au rôle de boîte à photos et être reléguée, pauvre d’elle, à la solitude du fond d’une armoire entre les grands draps, cependant précautionneusement sortie aux grandes occasions, à la mort d’un grand-oncle ou à l’approche d’une noce, et bénéficier soudain d’un regain de gloire – ce n’est pas rien que d’être la gardienne des filiations-, elle eut pu, boîte à papiers d’importance, actes notariés, testaments, titres de propriétés, contrats divers et autres clauses, servir de garde-fou à toutes les dérives hors-la-loi, et de surcroît servir de  garde-feu, on savait alors les ravages que pouvaient provoquer les incendies.

La boîte à gâteaux. Delacre, Maître Pâtissier depuis 1891. Rien d’un tel destin ne lui échut. N’allez cependant pas penser un seul instant que quelqu’un aurait pu songer à la mettre au rebut. L’on ne jetait pas, c’eut été sacrilège. L’on convertissait. Ce fut certainement ma mère qui décida de sa métamorphose en boîte à boutons. Les compartiments se prêtaient de manière inégalable au rangement des boutons par tailles et grosseurs. Ils s’y trouveraient au sec, loin des risques de rouille ou de moisissure, nombre d’entre eux étaient en métal ou en bois. La belle aubaine que ces petits casiers tout prêts – sur deux rangées, ne l’oublions pas-, pour glisser et classer les petits objets ramassés ça et là, sur une vieille veste, une robe fanée, un manteau usé jusqu’à la corde. La boîte à boutons eut sur le champ une allure de camp de réfugiés. Provenances, couleurs, allures, il fallait les voir ! De pauvres bougres pour certains qui avaient couru les saisons, les guerres et les affronts, la figure aussi fatiguée que les habits desquels ils provenaient. D’autres la mine jeune et fringante malgré les épreuves traversées. Nul n’aurait songé à leur jeter la pierre et à s’en débarrasser manu militari. Delacre, Maître Pâtissier depuis 1891, serait leur toit, en attendant qu’on leur trouvât quelque vêtement où refaire leur vie.