Ecrits et psychanalyse

 

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« Le langage natal, climat de la pensée, hors de qui nul ne respire amplement et ne ressemble plus à soi-même. Tout ce qui est tient son existence du verbe. »                                                                            Anna de Noailles

Vai t-en cagar a la vinha e tòrna-me la clau… va-t’en chier à la vigne et ramène-moi la clé

De bon matin, il ne fait pas encore jour, je promène mon chien dans les rues calmes du quartier et je tombe sur la phrase. C’est un auto-collant qui s’affiche à l’arrière d’une voiture stationnée devant une villa. A première vue, c’est une manière de rétorquer, dans le flux de la circulation, à un chauffeur impatient, de se calmer. C’est, plus vivement entendu, l’envoyer paître, lui lancer : va te faire voir ! – ou plus appuyé. C’est également lui demander l’impossible – ramener un objet introuvable, soit l’acculer à une piètre situation, le réduire en tant que sujet qui ne pourra répondre. Je ne connais pas l’origine de l’injonction. Je peux supposer qu’elle a dû apparaître à la campagne ou dans quelque cité en un temps où l’homme était lié aux travaux des champs.

Je n’y lis pas un simple trait d’humour, une drôlerie, une façon joviale de rabrouer quelqu’un. Il y a plus. Il y a les mots et l’au-delà des mots : l’interjection, le trait de hargne qui en jaillit, la scatologie, l’absurde et la manière d’un conducteur de s’adresser à un autre conducteur sans que celui-ci puisse dire son mot – si toutefois il a saisi le sens du message. Discours multiforme. J’y retrouve la raillerie des cançons de campanhons, – chansons de compagnons-, en particulier des gaps, chansons paillardes mêlées de fatrasies que fit connaître le premier troubadour, Guillaume d’Aquitaine. J’y retrouve la manière impertinente de la langue d’oc de ne pas y aller par quatre chemins en certaines circonstances et son goût du wizt[1], du mot d’esprit. Mais cette interpellation va bien au-delà.

J’éprouve un malaise, un mal-être, devant ces imprécations qui s’affichent à l’arrière de certaines voitures. Celle-ci, ce matin encore, me fait mal. Si je la lisais d’emblée d’un point de vue moral, j’y verrais un manque d’élégance, de tact, une agressivité brute, une offense faite à gratis… En somme, je répondrais au mépris sous-jacent par de l’arrogance, à l’affront perceptible par de l’effronterie. Mais ce n’est pas de cette place-là que je la reçois. C’est en tant que la langue d’oc est ma langue que l’expression vient me percuter au corps. La phrase lancée vient toucher un point sensible. Je souffre des mots et des phrases de cet ordre, de ce type d’adresse qui réduit la langue à l’émission du juron, à l’imagerie de la merde. De surcroît, avec excès, avec du trop. Ces expressions se retournent contre moi, contre nous qui fûmes évidés de ce qui fonde l’humain : sa langue et sa parole. Ces slogans soulèvent en moi une tempête, une colère, presque une sidération. Sans que je puisse énoncer clairement ce qu’il en est des affects qui me traversent. Il n’y a que l’écriture qui me permette d’en attraper quelque chose.

Apposer de telles affichettes sur son véhicule, c’est se dire et se présenter publiquement urbi et orbi sous un jour sombre, je dirai quasi comme rebut, comme objet-déchet. C’est  s’adresser à l’autre en le déconsidérant et en se déconsidérant. Étrange posture. Étrange manière d’entrer en contact. Dos tourné de surcroit, silhouette quasi invisible, en échappant au regard du chauffeur du véhicule qui suit. Et comment se fait-il que ces autocollants soient la plupart du temps le réceptacle de mots ou de tournures qui profèrent des macarel, des farèm tot petar, des repotègues pas e passa davant… ? – de bon matin, d’autres que j’ai déjà lus, ne me viennent pas. Mots ou tournures suivis de la flèche du point d’exclamation, qui qualifient, sur un versant mortifère, et celui qui envoie ses paroles et celui qui les reçoit. Rien de gai, rien d’aimant, rien de vivant… Je ne désire pas me présenter ou être présentée de la sorte, reléguée, réduite, ramenée à une poignée de mots jetés comme coups de poings dans la figure des autres et qui me reviennent en boomerang. Il y a une si grande ignorance générale de la langue et de la civilisation d’oc que la montrer par ce biais-là, je ne sais pas. Cela me porte peine et porte tort.

Ces écrits : simples pointes de grossièreté ? injures ? insultes ? La question peut paraître inutile ou tatillonne. Cependant, se la poser pourrait éclairer ce qu’il en est du choix de flanquer de tels propos au dos de sa voiture.

Injure, « expression outrageante, terme de mépris ou invective ne renfermant l’imputation d’aucun fait » ; vient du latin classique, injuria, qui donne enjurie au Moyen-âge, « injustice, violation du droit, tort, dommage[2] ». Terme du registre du droit.

Insulte, « Parole ou acte qui offense, qui blesse la dignité[3] » ; vient du lat. médiéval insultus, « assaut, attaque, attaque armée (contre quelque chose ou quelqu’un) généralement menée par surprise. ». Terme du registre militaire.

Dans la tournure qu’affiche la voiture – voiture également appelée « conduite intérieure »…-, il y a injure… Quel fait l’invective impute-t-elle donc au chauffeur du véhicule qui suit ? Aucun, à priori. Elle est dirigée vers un parfait inconnu – en l’occurrence, ce matin, une personne qui promène son chien dans une ville où elle ne réside que ponctuellement, et à qui cela fait mal. Il y a également insulte. Ce dit qui me prend par surprise, m’offense, m’avilit.

La question me renvoie aux travaux de Josiane Vidal, De quoi l’insulte est-elle le nom[4]? « L’insulte », écrit la psychanalyste, « se signale par une certaine radicalité, elle n’explique ni ne raisonne, c’est un jet brut, condensé, consistant, chargé mais aussi aiguisé, acéré, cinglant, une pointe, une épure. C’est une attaque contre l’être, une flèche, elle fait partie des paroles qui tuent pour atteindre l’être de l’autre, sa dignité et au final le détruire ». Les conducteurs qui affichent de tels discours en seraient-ils rendus à l’expression, en des termes à minima, de ce feu de destruction de l’autre ? – d’un autre perçu comme méchant ?

Quelle vérité se dissimule là-dessous ?

Josiane Vidal a mené ses travaux à partir de la question de la croisade contre les Albigeois et des insultes entendues dans son enfance : « Amauri », « Innocent ». Elle écrit : « De quoi l’insulte est-elle le nom quand, huit siècles après le drame que l’on connaît sous le nom de croisade contre les Albigeois, dernière croisade en terre chrétienne, subsiste comme reste l’insulte, intruse, coupée du sens et pourtant incisive, flagrante, chargée du non-dit de « ce-qui-ne-peut–pas-se-dire » en un mot, selon l’expression de Jacques-Alain Miller, qui circule dans la langue d’oc, encore aujourd’hui. L’insulte contre le silence généralisé de la mort ».

Si je m’appuie sur la recherche de Josiane Vidal, un éclairage se fait sous un angle nouveau. Cela ouvre sur une hypothèse. Ces tournures placardées sur l’arrière des voitures, sur le mur du social en somme, visibles par le plus grand nombre, (ou désirées comme telles) font signe, signe de reconnaissance entre gens de langue d’oc, signe d’un appel à reconnaissance par l’ensemble des citoyens. Adresse comme un cri, revendication comme un halali, jaillissement de l’extrême comme un lapsus. Ces tournures font symptôme, symptôme d’un choc, d’un quelque chose qui a eu lieu et qui demeure, non assimilé qu’il a été, remisé ; et qui travaille à bas bruit, perdure envers et contre tout, veut se dire et se dire dans la langue même du lieu qui subit la secousse.

Qu’est-ce qui n’a-pas-pu-se-dire ? De quel trauma s’agit-il ?

Il faut se rappeler la singularité que constitua la civilisation d’oc médiévale qui, dans un monde dominé par les guerres et la toute-puissance de Rome, fut inaugurale, pour elle et pour le monde occidental. Elle articula amour entre homme et femme et créations artistiques, en particulier le tressage amour/lettres (littérature)[5] qui fonde la fin’amor. Il faut se rappeler l’espérance qu’elle procura d’un monde adouci par la primauté de la parole sur l’acte violent. Il faut se rappeler la démantèlement brutal qui lui échut sous l’emprise papale et royale – croisade, inquisition, bûchers, traque, exil, étranglement d’une civilisation – aux buts de couper les pays d’oc de leur « être de là ». Insulte et injure, donc. D’un côté, l’attaque armée. De l’autre, l’injustice. La surprise vint sur deux fronts, celui de la guerre et celui de la loi. Déferlement martial. Discours de terreur.

Peut-on avancer que face aux injures du sort, définies comme « revers, malheurs extraordinaires et non mérités[6] », sous le coup des dits d’une langue autre, le dire dans la langue d’oc, sidéré, ne trouvant pas ses mots, s’émietta, recula en fragments, en syntagmes, en résidus de discours, en mot-tout-seul dont font partie l’injure et l’insulte[7] ? Comme en passant par une purge de la langue. En l’extrayant de ses multiples ressources. Voire comme démuni de langage, privé de langue, restreint à l’état de sans-parole. Avec cette pointe, ici, de scatologie qui enfonce le clou, hors raison, remontée de la pulsion pure. La civilisation de la fin’amor où la parole poétique et chantée trouvait, aux côtés de cortesia[8], à transfigurer un siècle belliqueux, fut mis à l’arrêt. L’insulte et l’injure comme un œil-pour-œil dent-pour-dent langagier ? Ici, sur le derrière du véhicule, en une phrase fossilisée, du type proverbe, ailleurs sous la forme d’un gros mot. Si l’insulte se profère aujourd’hui chez certains en « tue-la-langue » de l’autre pour perforer son être en retour à l’avalanche de folie meurtrière qui échoua huit siècles en amont, cette lance semble également constituer pour celui qui la jette, un double essai d’accroche avec l’autre, avec soi. En effet, cette lance chercherait-elle une aire de rencontre possible entre l’autre et soi ? J’y vois un désir d’amorce de dialogue. La formule figée, Vai-t-en cagar a la vinha e tòrna-me la clau, assise sur le tutoiement et sur une formule rhétorique de rupture semble une tentative – sur un versant mortifère et par-delà la mort traversée- d’approcher l’autre, dans un élan entre haine et amour – hainamoration-. Comme en répond à une très ancienne rencontre ratée qui s’est jouée en des temps où la puissance va-t-en-guerre rompit une tentative civilisationnelle. Paradoxe : le langue ferait-elle feu en demande d’un cessez-le-feu ? Ou plus précisément d’un dialogue qui n’a pas eu lieu ? Ainsi, elle n’est en rien à prendre au pied de la lettre, je n’y répondrai pas par le biais d’un jugement moral. Encore moins par un quelconque coup de gueule ou coup de poing.

Comment alors marquer le coup ?

A cheminer – je descends la rue Fénelon après avoir côtoyé l’impasse Bossuet… – à ruminer la formule, je la vois qui se présente comme une énigme, un rébus à déchiffrer. Je l’entends comme jaillissement du fond des temps – du fond de l’inconscient qui n’a pas d’âge. Je l’entends comme un dire-l’exécration-de-l’autre-qui-fit-assaut, qui évida, qui assassina. Il y a bien imputation de faits historiques[9] alors, quelle orientation prendre, une fois ceux-ci dépliés, une fois entendu que l’injure et l’insulte sont une tentative exaspérée de se tenir inscrit dans et par les restes d’une langue réduite à ce qu’elle transpire de ce que d’aucuns lui ont signifié qu’elle est à leurs yeux : une moins que rien, un patois, un parler de vaincu, un déchet, de la merde[10]. A cette adresse qui signe le refus d’un effacement qui serait un effacement de l’effacement, quelle réponse offrir ? Et qui ne soit pas offense faite ?  Et qui retrouve l’invention initiale : la poésie ? l’adresse poétique qui est lettre d’amour ?

Je songe à Jacques Lacan faisant de l’insulte le départ de la poésie[11].

A vouloir faire entendre quelque chose de l’éradication de la civilisation d’oc, à vouloir frapper et frapper fort, parce que les mots ça porte, à vouloir porter le coup, j’ai choisi la poésie, car ça frappe, en effet, c’est fait pour frapper, c’est la force de frappe des mots, pas des mots gros mais des petits mots à petits pas et qui pourraient faire grossissement pour dire un réel qui a saisi.

Je rêve d’autocollants avec des poèmes des troubadours, des poètes qui les suivirent, des poètes d’aujourd’hui… ne pas insulter, inciter… inviter.

[1] Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten), Sigmund Freud, 1905.

[2] CNRTL

[3] Le Larousse

[4] In PPA, Avignon, Collège Clinique, La Cause freudienne, 2019

[5] Cf. Lettres d’amor, mon écrit sur Guillaume d’Aquitaine, in PPA Avignon Collège Clinique, La Cause freudienne, 2019

[6] CNRTL

[7] On voit aujourd’hui, les miettes, dans la langue française, en pays d’oc, de mots ou d’expressions comme cantou, plier les livres, s’entailler,  ou demeurés en langue d’oc : pecaire, …

[8] « ensemble des comportements et des valeurs qui constituent le fondement de la société  ». C’est l’urbanité des cours des pays d’oc », Stenta Miquèla, Les valeurs de la société de Cortesia, Las edicions dau chamin de Sent Jaume, 2011, p 11.

[9] … et répétition de faits toujours efficients : il suffit d’un mot « local », il suffit de parler « avec l’accent » pour que l’on se fasse épingler ; le travail d’effacement se poursuit par de nombreux biais discriminatoires relatifs à la langue. cf. Discriminations : combattre la glottophobie, Philippe Blanchet, textuels, 2016

[10] cf. la chronique de Feltin-Palas dans laquelle il cite Macron parlant de la langue d’oc, qu’il accole au mot « toilettes » 5 mars 2019 (article, p 4, 5 & 6 qui suivent)

[11] Lacan J., intervention dans une réunion organisée par la Scuola freudiana, à Milan, le 4 février 1973, parue dans l’ouvrage bilingue, Lacan in Italia 1953-1978 / En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p.78-97. Citée par Philippe Lacadée dans Lacan Quotidien, n° 482, 25 février 2015, « De l’insulte au chaos de la violence aveugle » et en quatrième de couverture de son livre Vie éprise de parole.

 

 

Là-bas

Je me suis laissée rêver autour des cinq lettres et de leur petit tiret. Locution anodine au demeurant.

En un, là-bas désigne un lieu éloigné, situé à une distance plus ou moins grande du lieu d’où je parle.

En deux, c’est tel pays étranger dont il est inutile de préciser le nom, chacun dans le présent d’une conversation sait duquel il est question, « Là-bas, c’est le berceau de la corrida ».

Il suffit d’une écoute attentive de la locution et j’entends comment est nommé tel pays sans qu’il le soit par son nom, en creux, comment la langue opère un petit glissement, comment, en quelque sorte, un sobriquet vient en surplomb.

En trois, dans la bouche de certains, Là-bas, c’est le pays  éloigné ou disparu, et soi exilé – volontaire ou pas. « Là-bas, je n’avais jamais parlé français ». Je suis et il y a maintenant cet autre lieu rendu bas. Passé par en dessous. Ce qui renvoie au sens premier et vieilli de là-bas. Qui signifiait, au départ, « au-dessous, en un lieu situé au-dessous, autrement dit là en bas, en un lieu situé plus bas ». Ce bas, renvoie-t-il à une relégation ? A quel territoire ? La mémoire ? Le souvenir ? L’inconscient ? Le lieu d’avant la parole et l’écriture ? L’au-delà d’un traumatisme ?

Si certains disent là-bas et non pas Espagne, Occitanie, Algérie, Syrie, Bretagne, Ethiopie, …, cela veut-il dire que le pays a été poussé par les faits hors du champ du quotidien, au second rang, à distance ? Là-bas, formule également vieillie, désigne l’Enfer, le séjour des morts, par opposition à la vie terrestre. Et je retrouve ce qui est évoqué dans la bouche de ceux et celles qui nomment l’Algérie de la sorte. Là-bas : l’exil d’une terre, l’enfer de la douleur, de la nostalgie, de la perte. De l’impossible consolation parfois. L’irréparable à eu lieu. Il reste des miettes, quelques petites lettres. Dire là-bas, c’est tendre les bras de toutes ses forces, et les yeux, et le cœur, par delà l’ensevelissement, vers ce qui a été. Là-bas, renvoie à une disparition – me vient le mot aphanisis. Un pays a fondu, comme un être, c’était un ici, c’est devenu un là-bas.

Le pays et soi, on a plongé ensemble. Le pays tel qu’il était, disparu, il reste la langue, la parole, les mots, une locution. Là-bas, c’est bref, c’est court, c’est minuscule, c’est ratatiné, c’est discret, ça suggère que le pays n’est plus, c’est fini, c’était avant, c’est bien ça, ça n’est plus, ça a échappé, ça a filé entre les doigts mais pas tout à fait non plus puisqu’une locution en atteste l’existence et qu’on peut se loger là, s’abriter sous le mot, s’y lover, y trouver son gîte. Et voici que ça signifie peut-être qu’on accepte que ce soit une histoire finie… Là-bas, quel bel édifice, un pays tout entier contenu sous son toit, des vécus, des êtres, un monde. Là-bas, c’est une nomination : la disparue, la défunte, a un nom unique et propre, là-bas. Cinq lettres la contiennent et la prolongent. A l’abri sous la locution, Là-bas, qui est de l’ordre de la  condensation et de la polysémie, chacun s’autorise et y va de sa parole. Là-bas… cinq petites lettres et c’est la fête, la joie, l’éclat, l’évocation, les récits, le mouvement, le rire.

Entre et bas, se tient le petit pont du tiret, important le tiret, l’alliance du tiret qui fait toute la force, tout le soutien et l’équilibre.

 

 

 

 

 

ce que le premier troubadour, Guillaume d’Aquitaine, inventa de la lettre et de l’amour

texte écrit à l’issue du cartel « l’amour » Cause Freudienne donné au PPA d’Avignon, mai 2019

                         Lettres d’amor

 

Dans le Moyen Âge occidental[i], le latin oral s’est déplié en une mosaïque de langues dites romanes. L’historienne Anne Brenon affirme que « toutes […], naissantes et bouillonnantes, étaient tout à fait intercompréhensibles[ii]. »

 

Saisir la langue de l’Autre, certes, mais entendre quoi de ses discours et de sa parole ? Qu’en était-il de la question des discours et de leurs effets ? Comment se constituaient les liens sociaux ?

 

« En fin de compte, il n’y a que ça le lien social. Je le désigne du terme de discours parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de le désigner dès lors qu’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime, se situe sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant[iii] ».

On ne peut ignorer que « le paradoxe fondamental de la langue » est « de ne pouvoir dire le trou dans le Réel créé par le langage[iv]». Anita Gueydan, de nous rappeler, lors du séminaire du 8 janvier 2018, qu’il « il y a trois éléments pour lesquels il n’y a pas de signifiant et qui font trou dans le langage : le rapport sexuel, la mort dont on ne peut rien dire et la femme ».

Troumatisme de structure donc[v], et que d’autres structures, au Moyen Âge – administratives, politiques- et leurs discours remettent à vif. La société médiévale s’organise selon trois ordres stricts[vi] : L’Église, la noblesse, les travailleurs. Nouage de discours qui établit les liens sociaux comme inamovibles et légitimes.

 

Quels effets traumatiques possibles en conséquence de tels discours ?

 

Approchons-les en nous centrant sur Guillaume IX, comte d’Aquitaine, né en 1071, mort en 1126, premier troubadour.

 

Que nous dit sa vida[vii]sa biographie ?

 

Premièrement, c’est un homme de cour qui a de nobles qualités, dont celle, première, d’être habile aux armes. C’est l’homme des conquêtes guerrières : croisade, luttes avec ses vassaux, combat contre les Sarrazins, il sait quelque chose des civilisations étrangères, de la guerre, de la mort, de la brutalité soldatesque et assurément de sa propre barbarie.

 

Deuxièmement, sa biographie répète qu’il est un des plus grands trompeurs de dames, et qu’il est allé de par le monde les abuser. C’est l’homme des conquêtes féminines[viii]. Citons la plus spectaculaire : marié à Philippa de Toulouse, « vers 1114, il enlève l’épouse de son vassal, Aimeri, vicomte de Châtellerault, la séduisante Dangereuse [La Dangeirosa][ix]. (…) Scandale. Il est excommunié par l’évêque d’Angoulême.

 

Il ne s’arrête pas là, il va plus loin, ne recule en rien devant son énigme. C’est l’homme des conquêtes langagières. Sa biographie dit qu’il est grand faiseur de poésie. Il sait trobar e cantar, il s’auteurise à trouver et chanter[x].

 

Quel genre de chant ?

 

Entendons un extrait d’une chanson[xi] qui narre sa rencontre avec deux dames, Agnès et Ermessen[xii] :

 

Tant las fotei com auziretz :                       Écoutez combien de fois je les ai foutues :

Cent e qatre-vint et ueit vetz,                                Cent quatre-vingt-huit fois,

Q’a pauc no˙i romped mos corretz                     A presque m’y rompre les sangles

E mos arnes ;                                                           Et le harnais.

E no˙us pues dir lo malaveg tan gran                  Et je ne peux vous dire la grosse

m’en pres.                             maladie que j’ai attrapée !

 

Discours qui tient le milieu entre le comique scabreux et la facétie. Parole qui débite et délite. Registre du lexique paillard, de la sexualité de prédation. C’est un gap – récit gaillard- réservé à un auditoire de soldats[xiii]. C’est l’amor de cavalier. Un chroniqueur le désigne comme un « bouffon lubrique[xiv] » tout en précisant que le troubadour « donnait à ses plaisanteries une forme poétique[xv] ».

 

En effet, quel qu’en soit le contenu, ses compositions s’avèrent d’emblée rigoureuses et virtuoses dans la forme – forme qu’il ne cessera de peaufiner jusqu’à l’excellence, pris par l’éthique du melhorament[xvi], du grandissement. Guillaume d’Aquitaine mène sa quête langagière. Il puise dans la langue commune vernaculaire d’oc[xvii], et ose sa parole de sujet, à la 1è personne. A-t-il saisi que le chant, lieu d’une parole – parole dont se passe la pulsion- pourrait déboussoler le discours dominant, pourrait être ce qui ferait margelle à sa pulsion, voire au malaise dans la civilisation médiévale ? Ses chants s’adressent à un auditoire et non à Dieu, parlent d’un homme et non de héros religieux ou chevaleresques comme l’exigeaient les littératures de l’époque. Comme s’il fallait chanter pour domnejar[xviii]/courtiser non pas la Dame mais la jouissance et la dompter. Poésie qui aurait à charge de voiler/dévoiler un Réel par trop insupportable. Il faut y faire avec la furie des guerres et l’énigme que sont les femmes. Avec la présence à bas bruit de la mort. Essai d’une invention virtuose « parlante » qui va droit à la Chose[xix], nomme effrontément l’innommable en prenant les gants d’une poésie construite.

 

Et le troubadour de pousser plus loin la chanson : dans le poème gaillard qui narre la rencontre avec Agnès et Ermessen, Guillaume IX joue le muet et la seule chose qu’il dit à l’une des dames, c’est un borborygme : Babariol, babariol, babarian[xx][xxi]. Changement de registre, jeu d’élucubration verbale[xxii], tentative d’égarement du sens, avec effets sur le corps. C’est comme si Guilhem lançait à la face du monde des sornettes et des sons pour pallier le manque du mot et de l’image – et qui attaqueraient l’indicible. L’invention serait donc là : un art du langage avec de paures mots[xxiii], des mots pauvres, soit une éthique de l’économie, de la précision, – et du panache dans le rythme, la rime, le mètre. Et des mots qui renvoient à la lalangue et à la motérialité. Ou à ce qui pourrait émerger d’un hors signifiant – comme si la langue, essorée, ne laissait plus s’égoutter que de l’énigme, de l’absurde, du son pur, Babariol, babariol, babarian. Joute et conquête sur la jouissance par la jouissance même de la langue. Ruse du troubadour qui déjouerait les pièges de la jouissance phallique.

 

Philippe de Georges écrit : « la jouissance, c’est de l’Un ; le désir est entre l’Un et l’Autre ; l’amour, c’est de l’Autre[xxiv]».

 

Entendons Guillaume IX en venir, après l’amor de cavalier, à son opposé, la fin’amor, l’amour courtois.

 

Dona gran joi a qui be manta los aisiments       Donne grande joie à qui suit ses

 commandements

 

Moult jauzens mi prenc en amar              Tout joyeux je me vois aimer

Un joi don plus mi vueill aizir ;                 Une joie dont croît mon désir ;

E pos en joi vueill revertir,                        Et en joie voulant retourner,

Ben dei, si puesc, al meils anar (…)          Je dois tendre vers la meilleure (…)[xxv]

 

C’est une canso, une chanson d’amour. Qu’y trouve-t-on d’inédit et qui est au fondement de la fin’amor ? En un, lo joi [xxvi], l’euphorie amoureuse, joi qui est le signifiant maître de la fin’amor[xxvii]. En deux, la Domna aimée et chantée, mariée et d’un rang supérieur au troubadour-amant – la fin’amor s’inscrit dans l’adultère. Un amour tenu strictement secret. La domna n’est jamais nommée, le troubadour ne peut prononcer son nom[xxviii]. C’est lo celar, l’art de la dissimulation, « le devoir de discrétion ». Il s’articule à la crainte. Gare aux jaloux et aux lauzengiers, les ennemis de l’amour[xxix].

 

La fin’amor serait-elle si dangereuse pour l’ensemble social ?

 

Sa construction tend vers una domna soiseubuda[xxx], une dame imaginaire, une Dame de chant et de papier. C’est un amour pour une domna inatteignable, dans le raffinement, la pudeur et la perfection, articulé à l’élégance, à l’épure et à la réduction dans l’écriture. Le lien d’amour, entre le troubadour et sa dame, ne peut foncièrement être, qu’en tant qu’amour et lien se fondent du saber sas letras, (s)avoir ses lettres, lettres qui sont le corollaire du dit amour. Talan – désir-, ne peut être sans le talent littéraire. La quête du bien dire[xxxi] et la quête du bien aimer s’entrecroisent comme s’entremêlent les mots du poème et comme s’entremêleraient les amants. C’est l’art de l’entrabescament, l’art du tressage.

 

Le troumatisme du non rapport, l’énigme que constitue la femme implique un manque qui introduit une insatisfaction. « Dans le rapport de l’homme et de la femme reste toujours une béance[xxxii] », dit Jacques Lacan. La canso, le poème chanté, l’adresse faite à la domna, c’est la lettre d’amour. « La seule chose qu’on puisse faire d’un peu sérieux[xxxiii]». La lettre, comme présence de l’existence de celui qui l’écrit et de celle qui la reçoit. Il y a un lien de structure entre le don d’amour et le don de langue. Le monde peut se redonner comme un phénomène de langage.

 

« L’amour », dit Gérard Gouiran, « s’interpose entre lui [Guillaume] et la réalité, la filtre et la conditionne[xxxiv] ». Il ajoute : « On a pu dire que la fin’amor, bien loin de ne concerner qu’un couple, exerce en fait une fonction sociale dans la mesure où elle implique un constant progrès de l’amoureux et du poète[xxxv] ».

 

La fin’amor instille les conditions de subversion, aiguise le souci éthique, crée une faille par où dégager des conditions d’humanité. L’amour, c’est le signe d’un changement de discours[xxxvi]. C’est accéder à la loi des semblants, amener l’homme à céder sur sa jouissance, à admettre le lien de parole entre homme et femme, à accepter la situation langagière qui constitue un lien social, invente la culture de l’attente à défaut de celle de l’entente.

 

Le poème chanté, comme nécessité face à l’impossible du trauma, voilerait, – comme le fantasme, le défaut structurel de la langue. Essai de phrase grammaticale pour pallier une néantisation, un ravissement. Essai de remaniement face à l’effraction inassimilable. Comment Un, Guillaume d’Aquitaine, devant le trou dans le langage, s’est risqué, a tenté un nouage.

Comme si le troubadour avait entendu Jacques Lacan : « Ne savons-nous pas qu’aux confins où la parole se démet, commence le domaine de la violence, et qu’elle y règne déjà, même sans qu’on l’y provoque[xxxvii] ». Et celle-ci : « Toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de refreiner la jouissance [xxxviii]».

 

En guise d’ouverture : à l’heure du numérique, du pousse-à-la-norme et au chiffre, l’on peut se rappeler les paroles de Jacques Lacan : « Si nous n’avons plus de l’amour courtois que des témoignages documentaires de l’art (…) il est tout à fait certain, et manifeste, que les retentissements éthiques, dans les rapports entre les sexes, en sont encore sensibles[xxxix] ». En même temps, il avance que le discours du capitalisme s’indique de ce qu’il refuse les choses de l’amour. Est-ce à dire qu’il s’indique de ce qu’il ne prend plus au sérieux cette position de l’amour ? Le marché règne, et collé à lui, règne le newspeak. Se serait-on tant éloigné du don de langue du fin amant qui chantait l’amour courtois ? La fin’amor dont Jacques Lacan disait que c’était vraiment ça, l’amour[xl]. Serait-on entré dans un nouveau discours ou passé à un hors discours ? Lacan avance également que le Un en viendrait à gouverner le sujet et le lien social. Ce qui pose la permanente question de comment y faire avec la langue qui fait troumatisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[i] Au Moyen Âge, les rois et l’Église romaine ont plusieurs fois tenté que la langue de la scripta religieuse et administrative demeure le latin classique ; cf. la réforme de Charlemagne au IXe siècle. Van Acker, Marieke, La transition latin/langues romanes et la notion de diglossie, Zeitschrift für romanische philologie, 2010, band 126 heft 1, Göttingen, p.1-38. », Correspondance Caiti-Russo/Yzac mars 2019.

[ii] Anne Brenon, Débats III, Troubadours et Cathares, Colloque de Chancelade, 2002, L’Hydre éditions, 2004, p 176.

[iii] Lacan, Jacques, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, p 51.

[iv] Lacadée Philippe, Vie éprise de parole, éditions Michèle, Paris, 2012, p 189.

[v] Qu’a déplié Valérie Bussières-Le Bihan dans son intervention du 8 janvier 2018 ; ainsi que le signifiant motérialité, que l’on verra plus loin.

[vi] « Oratores, Bellatores, Laboratores, trois fonctions relevées par Dumézil. Le Moyen âge les met en question avec les seigneurs-troubadours, le comte de Poitiers et plus tard Jaufré Rudel et Raimbaut d’Aurenga ». Correspondance Caiti-Russo/Yzac, mars 2019.

[vii] «Lo coms de Peitieus si fo un dels majors cortes del mon e dels majors trichadors de dompnas, e bons cavalliers d’armas e larcs de dompnejar ; e saup ben trobar e cantar. Et anet lonc temps per lo mon per enganar las domnas./Le comte de Poitiers fut un des plus grands courtois de ce monde et un des plus grands trompeurs de dames, il était un bon chevalier d’armes et un grand séducteur ; il sut bien composer et chanter. Et il alla longtemps par le monde pour abuser des dames ». Bernard Katy, Le néant et la joie, éditions Fédérop, Gardonne, 2013, p 23.

[viii] Les moralistes du Moyen Âge « éprouvaient et enseignaient un mépris de la femme véritablement effrayant. Il faut lire Bernard de Morlas, moine de Cluny au début du XIIe siècle :

« Femina perfia, femina foetida, femina foetor ; Est Sathanae thronus, huic pudor est onus, hanc fuge, lector… » / « Femme perfide, femme fétide, femme infecte ; elle est le trône de Satan, la pudeur lui est à charge ; fuis-là, lecteur ». On peut aussi lire le grand abbé de Cluny que fut Odon ; ne se demandait-il pas comment « … un homme pouvait désirer serrer dans ses bras le sac d’excréments qu’est la femme ». (…) Cette misogynie chrétienne serait-elle une violente réaction contre l’amour courtois ?  A moins que ce ne soit l’inverse, et que l’amour courtois ne soit la manifestation d’une morale laïque se construisant contre l’emprise de l’Église de Rome, contre son totalitarisme. Quoi qu’il en soit le mépris de la femme et la chasse à l’hérétique vont de pair ». Bernard Lesfargas, Bernard de Casnac, Troubadours et Cathares, Colloque de Chancelade, 2002, p 155, L’Hydre éditions, 2004.

[ix] «  […] La Dangereuse, bien plus que sa maîtresse, (de Guillaume), fut la première inspiratrice connue de cette fin’amor qui devait révolutionner l’image de la dame. Elle fut très certainement ce « Bon Vezi », « Bon Voisin » que Guillaume chanta dans ses chansons d’amour. Elle reste encore à ce jour la chair vive où la Dame des troubadours prend racine ». Bernard Katy, Le néant et la joie, éditions Fédérop, Gardonne, 2013, p 28.

[x] Trobar et trobador prennent leur étymologie dans le mot tropes, (l. tropus), poèmes en langue vernaculaire insérés dans les poèmes liturgiques rythmiques demeurés en latin.

[xi] Farai un vers pos mo sonelh, Gouiran, Gérard, Lo gat, dans Lo ferm voler, Montpellier, CRDP, 1990, p 24 à 30.

[xii] Gouiran, Gérard, Lo gat, dans Lo ferm voler, Montpellier, CRDP, 1990, p 24 à 30.

[xiii] C’est l’amor de cavalier, « une vision naturaliste de l’amour, la Dame étant un pur objet sexuel qu’on possède sans scrupules, et l’on a de l’autre côté « une vision plus abstraite, plus idéaliste, cultivée surtout par les clercs », la fin’amor. Cf. Bec Pierre, Fin’amor et Folie du verbe, éditions Fédérop, Gardonne, 2012, p 170.

[xiv] « fatuus et lubricus »,  Zink Michel, Les troubadours, Paris, Perrin, 2017, p 44.

[xv] Zink Michel, Les troubadours, Paris, Perrin, 2017, p 47.

[xvi] Stenta Miquèla, Larguesa, Montpellier, CRDP, 2011, p 69.

[xvii] « C’est une civilisation de la cité qui se préparait sur cette terre, mais sans le germe funeste des dissensions qui désolèrent l’Italie ; l’esprit chevaleresque fournissait le facteur de cohésion que l’esprit civique ne contient pas. De même, malgré certains conflits entre seigneurs, et en l’absence de toute centralisation, un sentiment commun unissait ces contrées ; On vit Marseille, Beaucaire, Avignon, Toulouse, la Gascogne, l’Aragon, la Catalogne, s’unir spontanément contre Simon de Montfort. Plus de deux siècles avant Jeanne d’Arc, le sentiment de la patrie, une patrie qui, bien entendu, n’était pas la France, fut le principal mobile de ces hommes ; et ils avaient même un mot pour désigner la patrie ; ils l’appelaient le langage ». Weil, Simone, L’inspiration occitane, éditions de l’éclat, Paris, 2014, p 41 & 42.

[xviii] « Courtiser une domna, accomplir le service amoureux », Bec Pierre, Fin’amor et Folie du verbe, éditions Fédérop, Gardonne,2012, p 149.

[xix] Quête audacieuse d’un homme de cor(s) (cœur/corps) et de cort (cour).

[xx]  Gouiran Gérard, Lo ferm voler, Montpellier, CRDP, 1993, p 26.

[xxi] Il existe une deuxième version de la chanson, en Alvernhe, part Lemozi, où la formule est : Tarrababart, Marrababelio riben, Saramahart.

[xxii] Proches des chansons absurdes et des fatrasies qui sont des pièces poétiques et satiriques du Moyen-Âge, d’un caractère volontairement absurde ou incohérent.

[xxiii] Invention du troubadour Jaufre Rudel.

[xxiv] Amour, désir et jouissance, Les cahiers de Nice, n° 15, décembre 2015

[xxv] Je m’appuie ici sur la canso, Moult jauzens mi prenc en amar, dont Katy Bernard avance qu’il s’agit du premier écrit qui inaugure la fin’amor.

[xxvi] « Il exprime une euphorie générale, intérieure et cosmique, à l’approche du printemps, quand les oiseaux reprennent leurs chants, quand tout recommence : la belle saison, un nouvel amour, un nouveau chant. Mais le sens le plus restreint renvoie simplement à la joie amoureuse ou même, courtoisement exprimé, au plaisir sexuel », Bec Pierre, Fin’amor et Folie du verbe, éditions Fédérop, Gardonne, 2012, p 150.

[xxvii] A lui seul, il condense ce qu’est l’amour pour Guillaume IX. Joi tient de gaudium, joie et de joculum, jeu. En oc moderne, joi/jèi, signifie envie, désir, convoitise, Miremont, Pierre, Glossaire du Périgord noir, Rodez, 1974.

[xxviii] Sinon l’appeler Domna, midons, ela/lieis. Midons : « Appellatif masculin appliqué à la domna, ce qui marque bien sa toute-puissance », Bec Pierre, Fin’amor et Folie du verbe, éditions Fédérop, Gardonne, 2012, p 150. Sinon l’appeler par un senhal, pseudonyme sous forme d’une image qui fait signe et la désigne tout en n’en révélant rien – Bon vesin, chez Guillaume, pour sa Dame.

[xxix] « Les fâcheux, les médisants, voir les rivaux (sur le plan érotique et féodal) de l’amant courtois, qui lui portent ombrage et l’empêchent d’accéder à la dame. Le troubadour n’a pour eux que haine et mépris », Bec Pierre, Fin’amor et Folie du verbe, éditions Fédérop, Gardonne, 2012, p 150.

[xxx] Gouiran Gérard, Études sur la littérature occitane du Moyen Âge, éditions Lambert-Lucas, Limoges, 2016, p 80

[xxxi] Lacan Jacques, Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986.

[xxxii] Lacan Jacques, Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet [1956-1957], Paris, Seuil, 2004, p 374.

[xxxiii] Lacan Jacques, Le Séminaire, Livre IV, Paris, Seuil, Encore, p 78.

[xxxiv] Gouiran Gérard, Études sur la littérature occitane du Moyen Âge, éditions Lambert-Lucas, Limoges, 2016, p 77.

[xxxv] Gouiran Gérard, Études sur la littérature occitane du Moyen Âge, éditions Lambert-Lucas, Limoges, 2016, p 80.

[xxxvi] « S’en référant au poème de Rimbaud « À une raison » (Les illuminations, suivi d’Une saison en enfer, Paris, Éditions J’ai lu, coll. Librio poésie, 2004), Lacan énonce dans le Séminaire Encore, que « l’amour, c’est dans ce texte le signe, pointé comme tel, de ce qu’on change de raison, on change de raison, c’est-à-dire – on change de discours ». Lacan Jacques, Le Séminaire, livres xx, Encore, Paris, Seuil, 1973, p. 20.

[xxxvii] Lacan J., Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 375.

[xxxviii] Lacan, Jacques, Allocution sur les psychoses de l’enfant, dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 364.

[xxxix] Lacan Jacques, Le Séminaire, Livre VII, Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986.

[xl] En témoigne, par exemple, l’article dans le journal Libération du mardi 19 mars 2019, Lovely Planet.

 

 

Marcheur, ce sont tes traces, ce chemin, et rien de plus Antonio Machado

écrit suite à la visite au Mémorial de Rivesaltes et à la conférence Pourquoi la guerre ?

Dans la plaine battue par le froid de novembre, à quelques arpents de la mer, la voiture roule lentement et le regard se porte en avant, épluche les alentours. La terre sèche et caillouteuse, le courage des arbres épars ont quelque chose d’un autre monde. D’un outre-monde. Peu à peu, dans la clarté du matin et la découpe des collines lointaines, apparaissent des lambeaux de constructions, des restes de bâtisses, une écriture verticale trouée de fenêtres au vent. Je m’approche, je tremble un peu, je voudrais ne pas voir ce qui me saisit violemment et pourtant c’est là, j’y suis. Les panneaux l’indiquaient nettement. Mémorial de Rivesaltes. C’était écrit. Je ne peux reculer, c’est bien réel. Je suis arrivée sur le lieu, j’ai peine à le croire. Il faut chercher le toit ocre foncé du mémorial, le bâtiment coulisse à ras du sol, se tapit, échappe, laisse le champ libre au camp et à l’irrépressible intranquillité qui monte des vagues broussailles et des pans de murs. Je descends du véhicule, le vent gelé me mord les mains, m’entortille dans la rumeur des voix multiples qu’il a recueillies, il insiste, houspille, glace. D’autres visiteurs sont là, j’en reconnais certains, j’entreprends de marcher dans le lieu, debout, appuyée sur la paix du moment, je m’avance, j’y vais. Le corps du lieu et mon corps cheminent serrés comme des aimants, on embrasse les fantômes, eux nous traversent et nous leur glissons entre les doigts, c’est la cohue, l’étrange cohorte d’êtres qui furent en leur temps de chair et d’os, de rires et de jeux, de peur et de pays perdus. Espagnols, juifs, Tsiganes, harkis… Et c’est la bousculade au-dedans. Je me sens comme une ombre, une intruse. C’est que le lieu te sort de la légèreté, de la mesquinerie, des petits bonheurs bon marché, des excès du monde. C’est la rencontre de l’indicible. Je ne sais plus si ma pensée pense, elle rôde à fleur de peau. Et la langue, secouée, trouve mal ses mots, les cherche dans l’air qui siffle. Je regarde tout autour ou plus exactement, le lieu me regarde, ça me regarde. Ça m’a à l’œil depuis un coin de baraque, ça me suit de très près, ça pèse sur mes épaules depuis un linteau en suspension, ça ne pardonne pas, ça me tient sous bonne garde. Je vacillerais, je me rattrape, je ne suis pas ici pour succomber. J’y suis venue pour un rendez-vous d’importance, une journée de visite et de conférences[1]. Trois paroles giclent comme des balles perdues, « Pourquoi la guerre ? ». C’est la question du colloque, l’interrogation tombe sur les vides qui cousent l’espace. Puis d’autres mots claquent, « haine », « folie », « amour ». Mes pas gagnent l’entrée du long corridor qui s’enfonce vers le mémorial, se mêlent à d’autres pas qui descendent entre deux hauts murs, cela fait un bruissement d’hommes et de femmes qui font assemblée. La foule fait procession sous terre, dans les bas-fonds de ce qui fut, parmi les traces laissées. Avec elle, je franchis la ligne invisible d’une bouche d’ombre, je passe un cap, j’entre dans une galerie couverte. Le ciel coupant de l’automne disparaît. Puis ça va vite : des portes vitrées, la fin du froid, la douceur, la déambulation dans l’aire des pas perdus, un couloir là-bas. Je m’approche, je marche, j’entends le frappé de mes talons sur le parquet, comme le battement d’un poème qui s’écrirait. Je me retourne. Derrière moi la ligne d’une phrase perdue, peut-être le vers d’un cante gitano. Des bribes d’un poème de Lorca. Eran tres Que serions-nous, sans les poètes, que serions-nous, sans le chant de la langue et la pulsation de paroles singulières ? Devant, à quelques pas, la vaste salle avec sa grande table, les images aux murs qui appellent, des écrits, des visages, des voix, et puis les caisses en bois, de vieilles caisses à orange rassemblées en forme de prisons miniatures, au-dedans des personnages en terre cuite, internés. De terres et de chairs nous sommes[2]. Je veux regarder, ne peux, je m’écarte. Je longe la table, je lis, ça flotte, ça trouble. Je poursuis plus loin, casque sur les oreilles, avec les récits d’un vieux rouge et puis d’une dame à la voix douce. Ils ont fui le franquisme. Ils sont passés par là. Par le camp. Ils en sont passés par là. Par l’irrépressible folie. C’est ça, l’homme, je me dis, c’est ça, amour et haine intriquées. La pulsion de mort dans les baraques au-dessus, à ras de roche, dans une succession infernale de peuples internés, espagnols, juifs, Tsiganes, harkis, ça a duré, ça a duré, et ici au-dessous, sous le voile pudique des lumières à minima, dans l’épure des murs en ciment sobres comme une peau à nu, l’effort de la pulsion de vie à faire éclater des paroles, des récits, des conversations et à signifier la paix. Pas un leurre de paix universelle et éternelle, non, une paix passagère. C’est bien ça, la vérité qui surgit soudain. La paix est passagère. Je chemine dans la salle, une chose collée au ventre : l’inéliminable passion de la violence habite chacun d’entre nous, première, invincible. Rousseau était un rêveur, l’inéliminable passion de la violence humaine court le monde à bride abattue depuis les temps d’entre les temps. Elle ne s’arrêtera pas. Fi des illusions, des menteries, des bêlements et des slogans qui hurlent à la der des der. Toute l’affaire est là : l’homme n’est pas bon et il se croit immortel. Ça guerroie au-dedans de lui, ça n’a de cesse de guerroyer et sauf à être mélancolique, il se tourne vers son prochain, l’accable et l’abat, c’est toujours mieux que de s’en prendre à l’ennemi intérieur, c’est toujours ça de gagné. Les médias en déclinent des tombereaux, chaque jour, des actes extrêmes de la méchanceté du bipède parlant : crimes, guerres, épurations, exactions, châtiments, boucheries, massacres, barbarie, terreur. Mais également les livres, les ouvrages d’histoires, les monuments, les tombeaux qui en concentrent les traces. Je laisse la grande table, les voix des témoins, les images aux murs, les œuvres d’art. Je rejoins la salle des pas perdus. Un désir au corps : faire avec cette vérité. La connaître éclaire, c’est un pousse-à-inventer, et à inventer quelque chose d’inédit qui tienne debout.

[1] Pourquoi la guerre ? Association de la cause Freudienne, Voie domitienne, 18 novembre 2017

[2] Dialogue d’argile, de mots et de terres, de voix et d’écrits entre un sculpteur, un auteur et un musicien sur

l’enfermement et la liberté, exposition temporaire.

Claude Faber, textes

Chantal Tomas, sculptures

Marc Sens, musiques

Voix des élèves du Conservatoire à rayonnement régional de Perpignan Méditerranée

Exposition du 16 septembre 2017 au 9 mars 2018

***

Ah, la honte…

Il y a plusieurs années, mon analyste m’avait invitée. L’écrivain Christian Prigent présentait son livre au Théâtre Jean Vilar, à Montpellier. Une phrase pour ma mère, paru chez P.O.L. J’avais été très touchée par la proposition. C’était la première fois que M. S. me conviait. Que quelqu’un me conviait à découvrir la psychanalyse au-delà de la cure et dans une rencontre avec la littérature. Ce serait la première fois que j’assisterais à un tel moment.

Christian Prigent échangea avec une analyste et poète parisienne venue pour l’occasion. La conversation m’enchanta. Je trouvais leur conversation épatante.

Je m’enhardis alors à aller de mon propre chef écouter une leçon donnée par des analystes à l’hôpital psychiatrique. Lorsque j’arrivai dans le hall, celui-ci était vide. Je fus prise d’un étrange sentiment. C’était comme si je franchissais une ligne rouge et que ce fut mal. « Comme une action interdite devant entraîner un châtiment[1] » écrit l’écrivain Annie Ernaux. Cependant, je m’avançai. Je cherchai la salle, j’entrai. Peu de monde. Ce qui me travaillait au corps à bas bruit me submergea. C’était la honte. Ce fut foudroyant, inattendu, douloureux. « Qu’est-ce que tu fous là ! Qu’est-ce que t’es venue fiche ici ! C’est pas ton monde… » Cependant, j’avais été convoquée à quelque temps de là par mon analyste, j’avais accepté l’offre, puis je m’étais convoquée de mon propre élan ; il y avait, je le percevais, quelque chose de vital et de joyeux à être là. A me risquer. Ça faisait envie, ça faisait agalma, cette chose-là de s’avancer sur cette scène-là. Sans que je sache bien pourquoi. Je me suis assise. La honte collée à mes basques. J’aurais voulu me trouver dans un trou de souris. Je songeais à mettre les voiles, à me barrer, quoi. Je restai. « Couverte de honte », voilà comment j’étais. Elle me tétanisait, la honte, et paradoxalement, serait-ce à cause de cette paralysie que je suis restée fixée sur ma chaise ?

Je parlais de trou de souris… la honte venait faire effraction, faire un trou, ou plutôt une déchirure au-dedans. Une balafre. La honte, ça tombe sans prévenir, ça coupe, ça brûle, ça fiche à poil, ça t’effacerait. On la croirait destinée à recouvrir le réel trop cuisant. En pareil cas, non, elle dévoila. Couverte de honte, oui, mais à poil, défaite et quasi disparue. Pas devant les autres qui parlaient, se saluaient, se connaissaient… comme je l’ai d’abord cru, non. Devant mon propre regard.

Mon propre regard qui n’était pas tout à fait le mien, néanmoins. J’étais partagée en deux.

Il y avait sur un versant ce regard qui était un regard vieux, devenu hors-temps, celui de voix gravées jadis au-dedans et qui se répétaient, celui de mon monde d’origine pour qui la psychanalyse et les psychanalystes sont quelque chose d’insoupçonné, d’insoupçonnable. Ou bien de soupçonnable. « Car ici, rien ne se pense, tout s’accomplit [2]», poursuit Annie Ernaux. Le regard me tombait dessus comme un mascaret. Son projet : submerger mon souhait de me laisser traverser plus avant par la psychanalyse. Faire sombrer, ce que Montaigne appelle « mon feu de gaieté [3]». T’as pas honte d’être là, t’as pas honte d’être un sujet désirant

Sur l’autre versant, il y avait celle qui voyait que c’était là sa place, celle qui, comme l’écrit Annie Ernaux, éprouvait « un sentiment d’avenir[4]. » Il y avait celle qui désirait lever le voile sur son roman familial, et plus : qui devinait qu’il y avait quelque chose à prendre de la psychanalyse. Et c’était honteux. La honte comme l’autre nom du crime de lèse-famille. Aujourd’hui, je crois pouvoir dire que c’était bien plus, ou ailleurs : s’était révélée cette lézarde dans le corps entre la jouissance et le désir (littoral ?). Se disait le rude combat d’être de la langue.

Comment ai-je pu déplier ce moment cuisant ? Comment puis-je en dire quelque chose ici aujourd’hui ?

Il y a eu cette autre invitation. Florence D., analyste, me proposa il y a deux ans, de participer au cartel sur la honte qu’elle désirait partager. J’acceptai. Touchée, enthousiaste. Rendez-vous mensuels, travail, lectures, conversations. Un cheminement allègre. Avec ses embûches. Le cartel a été le lieu d’une contagion par et pour le désir. Cartel sans lequel cet écrit ne serait pas. Cartel qui  m’autorise à témoigner. A dire que la honte a à voir avec l’affect de tristesse. Danièle Lacadée écrit « Lacan (…) fait de la tristesse un affect et l’assimile au non-savoir. Ainsi ne pas savoir rendrait triste, le savoir serait un remède à la tristesse. La psychanalyse offre ce savoir à qui veut s’y aventurer. Le travail de deuil en atteste : les signifiants relatifs à l’objet perdu sont d’abord, un à un, surenvestis, avant que la libido ne s’en retire et puisse réinvestir un autre objet.[5] ».

La tristesse, j’avais à faire avec elle. Soit le versant un que j’évoquais ci-dessus, de la jouissance. En tant qu’écrivain, je cherchais à savoir, ça voir, et le symptôme persistant, j’étais entrée en cure. Je me poussais du côté de ma responsabilité de parlêtre. La honte a à voir avec la question du tragique. Du fait d’être un trumain pris, en l’occurrence, dans une succession de répétitions et de défaites ; et ce regard qui t’ordonne de ne surtout pas ouvrir les yeux sur ta vérité.  Montaigne m’avait déjà fait signe. « Je hais un esprit hargneux et triste qui plisse par-dessus les plaisirs de sa vie et s’empoigne et se paît aux malheurs ; comme les mouches, qui ne peuvent tenir contre un corps bien poli et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux ; et comme les ventouses qui ne hument et appètent que le mauvais sang.[6] » Ne pas abdiquer, faire avec, savoir faire et savoir y faire avec… ça avait bougé, sous ma couverture de honte, le jour où je m’étais portée vers la leçon à l’hôpital : il te faut y aller. Te laisser traverser par la psychanalyse et ses lieux : la cure, les séminaires, les cartels, les témoignages, les écrits. Lieux de virtuosité, de gaieté – même si pas facile. C’est le brio du gai savoir. Danièle Lacadée : « Le gay sçavoir, c’est le déchiffrage de l’inconscient[7] » Philippe Hellebois, « gai sçavoir, soit celui qui met en résonnance la jouissance et le signifiant[8]. » Le sujet du XXIe siècle, confronté « à l’époque d’une éclipse du regard de l’Autre comme porteur de la honte[9] », ainsi que le dit Jacques-Alain Miller,  ne trouve-t-il pas là de quoi se débrancher de ses défaites ? Il bricole, invente, se remanie, se refait une gaieté, prend force et forme.

[1] La honte, p 16, Folio, 1999

[2] La honte, p 63, Folio, 1999

[3] Sur des vers de Virgile (Essais III, Chapitre V, Folio classique, 2000, p 86 à 155), p 90

[4] La honte, p 54, Folio, 1999

[5] La Cause du désir, n° 93, « affects et passions », p 91

[6] Sur des vers de Virgile (Essais III, Chapitre V, Folio classique, 2000, p 86 à 155), p 91 & 92

[7] La Cause du désir, n° 93, « affects et passions », p 91

[8] La Cause du désir, n° 93, « affects et passions », p 80

[9] « Note sur la honte », La Cause Freudienne n° 54, 5 juin 2012

 

 

 

Stefen Sweig, adieu l’Europe

texte paru dans la revue de poésie, La main Millénaire

« maintenant que le monde de mon langage à moi a disparu et que ma patrie spirituelle, l’Europe s’est détruite elle-même… » Stefen Sweig, Petropolis, le jour de son suicide, 22 février 1942

Dans le film de Maria Schrader, Vor der Morgenrote, en français Stefen Sweig, adieu l’Europe, l’on voit l’écrivain exilé en Amérique. Et plus que l’écrivain, l’homme. Et plus que l’homme, son regard. Qui frappe le regard du spectateur tant il donne à voir du corps entier la souffrance. Non pas le regard du penseur et de l’écrivain virtuose, mais un regard vacant, un regard aux songeries, un regard-à-peine-ici (Au Brésil, en Argentine, aux Etats-Unis) en-corps-de-là-bas, un regard-au-mensonge, les semblants semblent être tombés et lui tombé dans la mélancolie ; et quelque chose au corps de sa tristesse, de l’enfant sans recours devant le réel qui a jeté son tampon sur son passeport. Ça ne passe pas. Un regard autre, un regard outre. Un regard rivé quelque part, en un territoire reclus, non plus celui du cabinet d’écriture, insulaire et sûr, mais un autre, de rupture d’avec le vivant, plus rien ne supplée, et lui, arraché, qui fixe un objet perdu. Lui, devenu objet de tous les regards, trimbalé en objet prestigieux d’une célébration à une autre. Quelque chose de fou, se dit le spectateur, en voyant cela. L’épilogue final, épilogue au miroir, donne à voir Stefen Sweig et sa femme sur leur lit dans la glace de l’armoire qui pivote lentement, comme une page de livre qui se tourne définitivement. L’écrivain mort, son regard sur l’homme a vacillé ; et l’homme s’est fermé les yeux.

 

Utopia d’Avignon,  28 et 29 janvier 2017, Point de Capiton

Il y a eu ces moments à l’Utopia d’Avignon, ces moments fervents de conversation sur l’imagination, l’image, l’art et l’humain, les 28 et 29 janvier derniers, grâce au Point de Capiton ; et ce ne fut pas sans effet…
… je me suis laissée attraper par le dire de Patrick Guivar’ch, directeur du cinéma Utopia d’Avignon : « il faut du temps », dit-il, à l’ouverture de ses propos lorsqu’il parla de son travail d’accueil du jeune public. Du temps pour installer la parole avec les jeunes et les enfants qui viennent au cinéma découvrir des films et à qui est proposé un échange après la séance. « Il faut du temps ». J’ai associé sur le champ avec mon travail d’écrivain : comment, lorsque je rencontre le jeune public autour de mes livres, la question du temps et de l’espace prime. Et articulée à elle, celle de la parole.

Dans les temps d’écriture, je mène une vie monacale, en contraste avec le monde  remuant. Retirée dans mon atelier, situé à la lisière de la ville, dans un quartier de jardin. Hors temps ? Dans le temps du lettré, qu’évoque William Marx, où le corps restreint vient en soutien au corps étendu, fief d’immensité. Dans la marge, en deçà, dans le gîte et l’ouvert. Écrire exige cette coupure. Qui pousse du monde profane vers un monde sacré, ce « lieu dédié », dont parle Patrick Guivar’ch. Rencontrer les lecteurs, c’est venir à ce geste de retrait, c’est passer du tempo quotidien à une principauté recluse où chacun est invité à changer de corps, comme l’écrivain entre dans son corps de songerie. Rencontrer l’auteur, ouvrir une conversation autour de ses livres, c’est inventer des rituels, changeants à chaque entrevue, d’où sourdent tout de même des traits qui se répètent. C’est passer de la vitesse à la lenteur, de la précipitation à l’arrêt, à un corps assis, dont l’inertie physique favorise le mouvement au-dedans, celui de l’imaginaire, des rêveries, des pensées, des associations. C’est pénétrer sur une aire de solennité. « L’être-là écrivain », lorsqu’il se présente, à l’incipit de la rencontre, s’il est effectivement bien «l’être-là écrivain », pour la plupart, vient en provocateur : il invite à un déplacement. Cette provocation, (voix à nulle autre pareille) certains la prennent au pied de la lettre, elle dérange, elle invite à s’extirper de la jouissance que le monde dispense sans compter. Au-dedans de soi, il faut se lever et entamer une marche, passer un seuil, chercher le chemin, se compter, ça fait peur à qui ne l’a pas vécu ou prévu. La rencontre, c’est une extravagance, au sens où Montaigne entendait le mot, à la fois une digression et un excès. L’arrivée de l’écrivain dans une classe, une médiathèque, … pousse vers une bifurcation, c’est trop, c’en est trop : qu’est-ce qu’elle vient foutre ici, celle-là, on préfère notre trop de jouir à l’espèce d’ascèse qu’elle transpire ! Rencontrer l’auteur, c’est passer de l’homéostasie dans laquelle la société consumériste englue, cette sorte de bercement maternel d’une mère pour l’éternité, vers le mouvement, le nouveau, les horizons dont on ne sait rien. L’improbable. Le mouvement, ça commence avec la parole. C’est tout simplement parler. Parler à plusieurs. Quitter le seul à seul des joujoux et autres jeux. Une emmerdeuse, l’écrivain, quoi. L’écrivain, qui, progressivement, sur le fil du temps, si elle sait y faire un peu, si la langue respire par ses pores, si elle a un peu de duende et un saupre l’i far, ce goût du gai saupre des troubadours, la gaieté et la verve de l’art poétique, va attraper l’un ou l’autre et inviter, alors on voit des enfants et des jeunes qui glissent de l’onomatopée[1] «  ouais, écrire, c’est nul », « lire, bof », « les livres, m’en fous », « mortel »… à la conversation. Il faut s’échauffer, l’écrivain en sait quelque chose qui n’entre pas en écriture comme ça mais se lit un bout de Celan, « L’homme un jour sera-t-il raisonnable ? », va cueillir une dame d’onze heures au jardin, se bouffe les ongles, …. Les hommes l’ont compris depuis longtemps qu’on ne s’approche pas de l’autre de façon abrupte. Qu’à causer de livres, de cinéma, de la maladie de la tante Jeanne ou du dernier portable, on n’y va pas directement. Il y a un rituel de passage, des bonjours, des sourires, des silences, des petits mots ; les conteurs l’ont saisi qui ouvrent leurs récits avec un tonitruant ou un délicat, selon l’ambiance, « e crica e craca lo conte es entamenat », et bien d’autres figures d’hospitalité. Alors, quoi ? Alors, peu à peu, on le perçoit dans nos corps, on se le dit sans se le dire, oui, ça prend corps, l’un sort de l’isolement, l’un dit un mot, l’autre tente une phrase, un troisième déplie une pensée, puis vient un point de vue, « vous nous gavez, avec les dialogues… », « j’ai rien compris… », «  j’ai adoré le personnage de la fille… » Ah, oui, des jeunes préfèrent les narrations épurées, comme dans les séries, les textes où ça ne pense pas trop, sans quoi il faut s’approcher de ce qui vient en effraction, trouble, et à cet âge de rupture d’avec l’enfance, tout cet inconnu qui s’avance, et la responsabilité d’être soi qu’il faudrait envisager… C’est que la lecture, l’écriture, la conversation, ça conduit du côté de la langue, on pressent que se tapit là un obscur danger. D’autres ont été pris, sans pouvoir dire ni comment ni pourquoi. Jusqu’à l’évènement de corps, parfois. « Madame, on parle pas de ça ! » L’écrivain a quelques réponses dans son sac, et quand il n’en a pas, et c’est ce qui arrive le plus souvent, il improvise. « J’aime mieux un bon gros gâteau au chocolat, avec plein d’étages et la cerise en haut qu’un vieux petit biscuit sec et riquiqui. », fusa un jour devant des CP, six ans, en plein chantier éprouvant du lire et de l’écrire et qui jugeaient que j’aurais pu faire plus bref, elliptique, lapidaire, succinct. Affaire de bouche, je suis d’un pays de gastronomie. Montaigne, Brantôme, La Boétie, Fénelon, … Le bien manger, le bien écrire, la « parole pleine et authentique », pour reprendre Jacques Lacan… Passer de goinfre à gourmet… Sans restriction et loin des restrictions. D’accord, le monde néo-libéral qui nous gave d’un tas de gourmandises nous enjoint en même temps non pas de perdre franchement mais de trouver ringards pas mal de mots, de ceux qui disent le monde, les affects, les pensées, les déambulations de nos en-dedans, au profit de mots qui enclavent et réduisent, alors l’écrivain jongle et joue : « stress », allez déclinons-le ! « désarroi, crainte, panique, peur, angoisse, anxiété, détresse, égarement, … qui dit mieux… ? Gardons-en un, allez, « égarement », et que celui qui le désire, laisse couler ce qui vient… Émergent des récits, un poème, un souvenir, … ça infuse et fuse, ça s’aventure, c’est chaud et plein d’effusion. Tiens, à ce propos, je viens d’en apprendre un nouveau de ces mots modernes, « implémenter », allez, par ailleurs, j’en ai déniché un joli, un vieux, celui-là, pas un de fabriqué par le monde économico-financier (et comportementaliste) : « crithme ». Ah, un drôle de mot, oui. (Pas loin de rythme et de crime… deux implants entrecroisés tombée en pleine effervescence dans l’écriture de mon roman noir). Du grec, « crethmos », fenouil de mer. Bon, il faut le voir écrit, sans quoi, c’est moins mystérieux. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ah, le sens… Que chacun invente, tiens ! Voilà, je crois qu’on a dépassé les tapas et que la conversation peut aller plus avant, plus loin. Vers de bons morceaux. « Faire le cheval échappé », disait Montaigne à propos de son écriture. Et qu’il fallait un peu mettre cela « en rôle », ajoutait-il, en bon élève de la rhétorique. La rencontre avec l’écrivain, c’est cela également, « mettre en rôle ». Passer du mythe du-pas-grand-chose-à-dire et du pôvre-pour-dire (qu’on croit, « les pôvres petits, ils n’ont plus de vocabulaire, et nous pôvres de nous… que faire devant pareille pandémie? », allez, complainte) sur le roman ou l’album de l’auteur invité à des jeux d’association qui débouchent sur des interrogations sur le monde, sur son propre monde intérieur. Prendre le temps, oui. Est-ce seulement du temps qu’il faut ou bien est-ce du désir d’abord ? J’ai vu des mamans et des papas lire avec leurs petits au supermarché, durant le moment des commissions. Fascination, de décrypter les ingrédients contenus dans le sachet de corn-flakes ! Que de bons mots à prendre au vol ! Pour en revenir à la rencontre avec l’écrivain, on sort de l’empilement de savoirs (d’informations tombées d’ici et de là, de savoirs aléatoires,…), d’un tout venant (connaissances non vérifiées), on cherche le remue-ménage, ou bien il vient tout seul, et une organisation d’éléments se fait, jaillit le jeu/enjeu d’associer, la curiosité de savoir (en relève à des postures phobiques et à la pulsion d’ignorance). Et surtout, on voit monter ses propres savoirs. Je dis « on », oui, nous formons une petite équipe, un corps social, en somme, l’écrivain, les professeurs ou bibliothécaires hôtes, les adultes apprennent, il ne faut pas croire ! Ça, c’est merveille, découvrir dans le cheminement d’une conversation que l’on recèle de savoirs. Savoureux ! Moment critique, également. Aux deux sens du terme. Il y a les jeunes qui palpitent depuis le début et sont là, papilles éveillées et contentes, d’autres que la conversation accroche tout à coup sur le fil d’un mot, d’un point de vue, d’une contradiction…, d’autres pour qui d’être là, dans cette principauté de la causerie, ça reste étranger, inquiétant, d’autres qui n’ont pas envie de passer pour l’intello, et nuls le prof, la bibliothécaire de les avoir flanqué dans pareil coupe-gorge, …, c’est que ce que l’on a ouvert comme chantier de parole, ça les percute, voire les persécute. On est entré dans l’humain. L’humain qui souffre, jubile, pense, … Et ça, parler, pour certains, douleur, impossible, réel. Les mots, la parole, ça présente des dangers. Comme l’image. Ça peut mener loin, à côté, ailleurs. On n’en veut rien savoir. On n’en peut rien savoir. L’écrivain entend. C’est d’ailleurs sa propre tragédie qu’il lit, là, dans la panique des jeunes ou des enfants. Cette chose d’être un bipède parlant. Tout son travail d’écrivain est pris là-dedans. Il ne sait pas bien s’en dépêtrer. Il écrit pour ça, contre la langue, avec la langue, dans la langue, entre les trous de la langue. De l’écriture, dans un poème, je dis, « c’est mon tiens-debout ». La parole transporte ailleurs, hors du sens, à l’essence des choses. Risque. Embarquement avec danger. L’offre de conversation et de vie que vient proposer l’écrivain autour de ses écrits, ça voudrait ouvrir sur le monde et éviter aux jeunes de se restreindre, de s’étrécir, de se remplir des habituelles gâteries, saleries et sucreries. Y a de ça, oui, une perspective d’adulte plein de sollicitude, d’entrain, de responsabilité. Parfois, ça tape ailleurs. Stop, attention ! Panneau : « enjambement au-dessus du vide ». Là, se pose la question de l’éthique. L’écrivain n’est pas prophète ni militant de la langue, ni transformeur de destins, ni diffuseur de plaisir. Il s’avance avec ce qu’il a dans sa besace du jour, le jour de cette rencontre-là, mais je crois bien qu’il a à se faire vide, un vide habité, certes, mais vide de tout souhait, de toute pédagogie, de toute morale ou position de l’exemple, ce n’est pas son rayon ; il a sa parole et ce quelque chose d’énigmatique qui le fait écrivain, pas plus. Et puis : il ne vient pas distribuer du vocabulaire, de la syntaxe, de la prosodie, il ne vient pas réparer, boucher les trous, ce n’est pas un complémenteur (enfin si, c’est un complet menteur, il vient toujours faire des histoires…, il cherche… sans quoi pas de semblants, pas de récits… pas de vivance ! et c’est peut-être là que ça se joue), c’est un parleur, – dans  l’épure s’il vous plait, hors des blablas-, il a ce goût, comme le signifiait Patrick Guivar’ch, de tenter de « sortir du tunnel » pour inventer ensemble, là, dans le lieu et le temps de la rencontre, « zone pensante », une « respiration ». Le tunnel m’évoque ce qui se vit dans le monde néo-libéral, à Très Grande Vitesse, et ce que donne l’art, une station (una estación en castillan), une halte, un arrêt. Tout au plus, dans ce qu’apporte l’écrivain de verbal, non-verbal et para-verbal, (pour parler en linguiste) un jeune ou un autre attrapera-t-il quelque chose qui lui sera un petit supplément, un viatique, de quoi agrémenter « son de quoi », comme l’écrit Françoise Davoine, dans Don Quichotte, pour combattre la mélancolie. De quoi bouger un peu, quitter le rencontre un boucinou tout autre dans ses en-dedans. L’écrivain s’est un jour auteurisée à une posture de recluse qui marche hardiment vers l’inconnu, elle parle depuis cet ailleurs. Une personne évoqua un jour, lors d’une rencontre, la Sybille (cf. le livre d’Henry Bauchau, Pierre et Blanche), à côtés des oracles de la toute-puissante mondialisation et sa gamme fort fournie de visions reçues, imposées, rétrécies, à côté de l’atonie et de la fixité de points de certitude. L’image de l’épinglage de papillons me plait. Des milliards de papillons piqués dans le vif du corps, (dans le vif du sujet) joli, non ? L’écrivain tente sa parole, il tente le climat d’une conversation. Ça peut être ça, son vœu. Faire effet de surprise, de révélation. Difficile d’éclipser le dehors qui a pris le pas dans nos en dedans et déblayer des bouts de lopins au-dedans pour réinventer un seuil et les passages qu’il offre, difficile de passer d’objet manipulable (joujou consommateur de joujoux) à sujet parlant dans l’entre soi, à la Montaigne, et dans le monde, avec l’autre.

Affaire à suivre…

[1] Il ne faudrait pas croire que je dénigre l’onomatopée, le balbutiement, ce « para-verbal » qui constitue du corps, du cri parfois, de lalangue… comme la maman du poète Leiris poussant à son fils d’entrer dans la langue commune lorsqu’elle lui apprit que l’on disait « heureusement » et non point « reusement », l’écrivain, pour la conversation partagée, invite à ce passage de seuil.

Portes ouvertes sur le futur

C’était à Montfavet, le samedi 4 octobre 2014, lors de l’assemblée générale du Point de Capiton, dont la psychanalyste et poète Simone Molina est présidente

Que d’aucuns s’assemblent, conversent, parlent de leurs cheminements, qu’un, Jacques Tosquellas, raconte ce qu’il a mis à l’œuvre pour écrire ce que son père François Tosquelles créa dans son temps pour l’humanité demeure debout, que plusieurs  – Transfo, à Uzès, soignants et patients, racontent comment l’on invente qu’il y ait de chacun dans une alliance collective, qu’une, Claire Capron, dise ce qu’il en est de ses rêveries en atelier d’écriture dans l’unité maman-bébé, que des hommes et des femmes assis ensemble dans une grande salle pensent ensemble… ça m’a secouée. Ça m’a travaillé tout au long de la journée.

Y a-t-il beaucoup d’aires de la sorte ?

Je songeai à nos élucubrations, au CMPP de Lunel, avec Valérie Bussières qui est psychologue, autour de l’atelier d’écriture thérapeutique.

J’étais venue à l’assemblée du Point de Capiton poussée par ce quelque chose d’énigmatique qui me donne à avancer depuis deux ou trois ans. Une fréquentation de la psychanalyse. Il y avait eu la lecture d’Archives Incandescentes, de Simone Molina, une rencontre avec l’auteure, le désir de découvrir le lieu de Montfavet. Un tohu-bohu pour l’écrivaine en questionnement sur l’écriture. En questionnement littéraire. Et voilà que l’ouvrage m’a déplacée vers un monde jusque-là inconnu. Celui de la psychiatrie  – devrais-je écrire, de l’anti-psychiatrie ? Portes ouvertes sur le futur. J’y suis venue, mon ignorance du monde des soins en a pris un coup. Je songeai à la servitude volontaire de notre monde, et à ceux, qui, durant la journée, dépliaient leur combat pour offrir des accompagnements dignes de ce que peut être l’accueil d’un secourable pour un autre sans recours. Ecrivaine en solitude, je me questionne sur la folie de ce monde néo-libéral qui voudrait pousser à un évidement des êtres, jusqu’au désespècement me semble-t-il, exaltant la « civilisation bouchère » dont parla Pierre Legendre. J’ai trouvé que je n’étais pas en solitude, que d’autres sont à l’ouvrage, et que ceux qui ont décidé de museler la joie et la vivance ignorent à quel point ils se font pousse-à-la vie.


L’écriture, ça m’happelle, ça m’happelle énormément

Temps 1, temps de vie somnambule et de petite écriture

Quarante années d’un temps à vivre « en somnambule »[1]. Et l’écriture très tôt, dès huit neuf ans. Ça écrit de ci de là, écriture à cloche-pied, pas tout à fait ça. On écrit comme on vit, dans un flou de limbes. De temps à autre, l’émergence d’une phrase virtuose, d’une image percutante. On y est pour quelque chose. Et on y tient à son purple patch[2]. Son petit morceau glorieux.

L’écriture comme pousse-à-émerger malgré ce qui ne cesse pas de s’écrire. Lutte intestine, douleurs au côlon : la mère occupe les lieux. Alors, écriture de la clandestinité, écriture de la résistance, sombre métaphore de l’ambivalence. Un premier long manuscrit, La garrèla, « La boiteuse » obtient un prix, n’est pas publié, – on a copieusement contribué à empêcher le passage à l’édition. Faudrait sortir de son trou, déchirure, qui sait, mortelle. Puis trois recueils de poésie édités. Publiés comme si c’était une autre qui en était l’auteure. Ne pas œuvrer jusqu’au bout. On écrit, on continue d’écrire, on ose, on passe d’une vie blanche à la page blanche quotidienne. Poesía necesaria como el pan de cada dia[3]

L’écriture devient « une sorte de jeune fille venue d’ailleurs [4]», mystérieuse, grave, joyeuse. On lui fait une meilleure place, elle loge sur sa feuille, elle s’installe, elle prend ses aises, se laisse saisir puis s’évade par delà les brumes et les brouillards. Il en ressort des pages noircies, il en reste des rangées de signes. On ne le sait pas, l’écriture lutte, elle sculpte à bas bruit la présence au monde d’une qui ne s’autorise pas. On y met le corps, on monte sur scène, le corps porte parole. Peu à peu sortir de l’ombre, de la drôle de guerre coloniale, chasser l’occupante.  

On écrit, on flanche, on envoie des manuscrits, l’un d’eux est choisi.

                            Temps 2, temps des folles histoires

Quinze années. Une trentaine d’ouvrages, albums, romans, nouvelles. On m’appelle du nom d’écrivaine. Je suis auteure et ne suis pas sûre d’y être tout à fait. De vouloir y être. Le doute demeure. Une trouille. J’avance comme si, pas tout à fait convaincue. Comme si c’était une autre qui avançait. Douloureuse étrangeté. Je suis là, j’y suis disparue. Comme jetée par en dessous les lignes, les paragraphes, les fictions. Oser, comme ça, écrire, ressaisir, éditer, se séparer… La trouille d’être au jour, dans une nudité possible. Nue devant qui ? Aux yeux de quel regard ? Devant quel tribunal ?

L’écrivain Jacques Laurans[5] écrit, « Il m’a toujours semblé que cette écriture dite « littéraire », resterait mon plus fidèle outil de pensée ; un outil privilégié qui me permettrait d’y voir plus clair, de mieux comprendre ce qui, par essence, échappe à l’emprise des mots. » Par la littérature Jacques Laurens pense. Par elle, je raconte, j’écoule des récits, j’évite tout accès à ma pensée. Je panse, je colmate. Ecriture bouche-trou. Urgence à couvrir, voiler, besoin irrépressible, ça pressait, pisser des récits, inonder des pages, bref, l’incontinence. Ça ne cessait pas de s’écrire. Les histoires, c’est bien connu, servent à endormir les enfants. La vie s’écoule, l’encre coule, des kilomètres de lettres sur le papier ou sur l’écran, j’avance couchée, j’écris en aveugle. Comme si je n’avais pas toute ma tête. Rien qu’un souffle, un corps à bout de souffle, des mots en roue libre au bord du chemin, blabla.

Quarante ans plus quinze ans. L’écriture panse, enveloppe, maintient un entre deux vie et mort, une entre pulsion de vie et pulsion de mort. Avec un penchant côté pulsion de mort – qui n’est pas désir de mort, seulement une antichambre d’attente, un mijotoir, un vivier, un vestibule gorgé de silence. Ecrire, ce serait taper du poing sur la table, trouver le bois dur, s’y cogner. Je recule ce moment, jeu d’esquive, je le repousse indéfiniment, je tourne autour du dur du bois. A table, faudrait bien que ça arrive un jour, que je m’y mette. La pulsion de mort ne peut vivre sans être attelée à la pulsion de vie. Quelque chose se trame. On s’entretient dans les récits à la fois pour pouvoir mourir et pour pouvoir vivre. Destruction et conservation, le fin mot de l’écriture. L’écriture, c’est ambivalent, c’est le point-refuge, et au lieu de taper du poing et de regimber, on se refuse d’aller au noyau dur de l’affaire. L’écriture, un pansement, un gros pansement contre du trop-plein, une vêture pour se tenir au chaud. L’écrivêture contre l’hubris de la prolifération de l’Autre, la mère, l’en-trop, la mère boursouflure, et l’en-moins du père. L’écriture, un barrage contre le ravage, une écriture qui pisse contre l’énurésie de la loi maternelle, des mots, des phrases, des paragraphes, des chapitres, des romans pour endiguer le flot, la flotte, l’excès. J’écris, je suis. J’essuie les plâtres mais je suis vivante. Écrire, déploiement d’un délire pour se délier de l’emprise, de l’affolement de jouissance maternelle, pour avoir prise sur le monde, refuser la bascule vers le dessaisissement, faire l’économie, qui sait, de la folie qui rôde, se dép(r)endre. « Le délire ou la vie[6] ». L’écriture, le nœud même, concret, entre la vie et la mort.

Temps 3. Sans titre[7].

Un pas de côté, soudain. Un pas du côté de l’essai. Laisser choir. Après plus de trente livres d’histoires, un essai. Un questionnement sur le parcours de l’écrivaine. Ça ne cessait pas de panser, ça s’est mis à penser. « Il ne s’agissait pas de raconter des « émotions », écrit le peintre Roger Bissière « mais d’en recréer les causes[8] ». Étrange inattendu. En lisant un livre de Pascal Quignard[9], m’est venu que « l’écriture, ça m’happelle, ça m’happelle énormément », ça m’a toujours happelée. C’est à la tâche désormais sur deux lieux, le pansement et le pensement. L’écriture écrit, l’écriture questionne.

Qu’est-ce que ça voudrait dire, la « vocation » aux lettres ? De me poser la question me fait associer, comme ça, tout de go, avec la cure.

Il se serait passé dans l’écriture ce qui s’est passé dans la cure. Prenons l’affaire au temps des folles histoires, Acceptant la publication, la poubellication[10], comme a dit joliment quelqu’un, ça ne médite plus tout seul dans son coin, ça ne macère plus sous la peau, ça se porte au dehors, on jette ça, ce rébut/s, au lecteur. Posture de l’inédit, ça se met à éditer, on donne ce qui ne cesse pas de s’écrire, ça trouve de l’Autre. J’ai publié mes premiers livres quand j’ai entamé la cure.

Entamer. Opérer une entame dans le brouhaha inextricable. On dit aussi, enter, pour greffer, faire une incise pour cesser de se laisser hanter par le bruit qui court au-dedans. Ecrire chaque jour, irrémédiablement écrire, a été prendre l’affaire en main, au sens littéral, ça a été la prendre au pied de la lettre, et au mot ; qu’elle ne reste pas lettre morte. C’est que l’affaire faisait beaucoup de bruit, elle avait un retentissement considérable dans la vie. Il y a la permanente disjonction entre le corps qui vit et la parole qui dit. Christiane Alberti parle de « la faille tragique et irréductible que la parole inscrit en nous-mêmes[11].» D’où une incessante at-tension. D’où les questions. D’où le désir.

Dans les débuts de la cure –j’écris en me soutenant de ce que nous a enseigné Dominique Laurent dans son texte L’invention orientée – l’analyste est le Sauveur, il assure sa place à l’analysante dans le désir de l’Autre et l’analysante continue d’ignorer son propre désir. Dans le travail, l’analysante racontait le malheur et la détresse, elle chantait la déploration, opérette on ne peu plus virtuose, tant qu’à y être autant pousser la chansonnette tout en croyant ferme que Madame Trois S., Madame Je Sais Tout, l’Autre, son analyste, lèverait le voile sur sa vérité, ferait advenir du sens et de la continuité, soufflerait réponse quant à l’énigme de son symptôme. Je cherchais abri « dans l’Autre dont le savoir est sans trou et que je pouvais aimer [12]». C’était faire écho au Que sais-je ? de Montaigne et au Che vuoi ? de Cazotte. Qu’est-ce qu’elle me veut, celle-là ? Que sais-je de moi ? Qui suis-je ? C’était croire que la cure consiste à « dégraisser le symptôme[13] », c’était se faire objet de la jouissance de l’Autre, objet de la demande de l’Autre. « C’est une demande d’amour où le désir est banni », écrit Dominique Laurent.

Côté gain de sens, côté accès au savoir que détenait le sujet supposé savoir, ça a raté. Silence sur toute la ligne côté analyste. Pas de réponse. Pas de bouche-trou. Suspension et attente. Voilà l’analysante prise de court, de quoi couper court à son blabla. Elle reste sans voix. Frustrée. Quand elle aligne son marathon d’écriture, roman après roman, personne ne l’arrête de la sorte. Claire-Poirot-Hubler écrit, « Cette précipitation sur du blabla ininterrompu est-elle seulement là pour faire reculer la menace qu’évoque J-A Miller, celle du surgissement de l’objet indicible, « pour faire taire ce qui mérite de s’appeler la voix comme petit objet a ? » Ou bien y a-t-il une autre satisfaction à mettre en jeu l’objet voix sous l’habit, l’habillage de la langue ?[14] »

C’est ce premier versant du transfert positif structuré par le savoir[15] que je mets en lien avec l’écriture romanesque où ça écrit à perte de vue. Pansement, être comblée, répéter. « Donner à lire ce qui ne cessait pas de s’écrire[16] ». Écrire au sens ici non plus littéraire mais analytique. En réchapper. De la destinée, de l’écrit par avance et définitivement, du ravage produit par le trop-de-jouir de l’Autre, l’Autre qui exige que ça colle. Et soi qui a accepté de s’y coller. Parcours dense, acte de parler dans la cure, acte d’écrire en littérature. L’ensemble a inventé quelque chose, ma littéracure. Comme un geste de sculpteur, travailler à la patience émergence, per via di levare, comme l’écrit Freud, reprenant les mots de Leonard de Vinci à propos du sculpteur et du psychanalyste. Ce grand geste d’effort, comme je le nomme, il faut y être, s’y tenir, c’est du boulot. « Et quand je dis travail, j’entends vraiment la ponctualité, la constance, le morne sérieux avec lequel on prend l’habitude de peiner sans interruption[17]. »

La langue fait son lent travail par l’en-dessous, l’écriture littéraire fait assemblage, soutien, étayage. A mon insu. C’est dans sa trame même, dans ce qu’elle est en tant qu’elle est langue, dans sa structure, dans ce qui se trame entre les récits, au-delà ou en deçà du sens des histoires, dans les pliures, les articulations, les blancs qu’il se passe quelque chose. Femme de lettres, alignement de lettres, rencontre avec la lettre. La lettre peut constituer une bombe. Le déchiffrement du mystère par la lettre peut délier de ce qui est caché et alléger comme brusquer, faire violence crue, événement de corps. Ecrire soulève des lièvres qui ont face de vérité. Écrire, gratter là où ça fait mal. Comme la lecture, c’est ça. On est restée longtemps prudente, on ne sait jamais, mektoub, n’allons pas offenser les écritures saintes, quò’s coma aquò. L’écrivaine gratte le papier. L’étrange scarification symbolique soulage momentanément. Ecrire, c’est inciser, couper, faire coupure avec ce qui a été et ce qui est mais aussi rassembler et porter le mystère. Ressaisissement.

« La lettre fait apercevoir le réel[18] ». J’y viens, au réel. C’est à cette couture-là que s’est opéré un bougé. Que j’ai commencé à penser. Que l’écriture littéraire s’est déplacée de la narration vers l’essai. Grâce au travail de la cure et grâce à celui de la littérature. Fin de l’écriture comme addiction. Comme incessante addition du même. Du même désir de retour à un point fixe et initial. Mathématique imparable de la soumission à. Comme captation. « Captivation », dit Lacan, cité par Claire Poirot-Hubler qui ajoute « captation qui se déploie bien souvent sur le mode « je ne pense pas[19] ». Les histoires étaient une tentative ambivalente de briser l’injonction destinale. Et si c’était à l’articulation des deux que s’est ouverte la brèche ? Des deux et des trois. La cure, la littérature et la langue ? Littéracure, langue et sujet vivant ?

Il est advenu que l’analysante a cessé de réclamer d’être aimée de l’Autre pour ça-voir qui elle est. «  C’est ce que l’enfant vérifie par son exigence de la présence maternelle. Les ratés de cette demande conduisent souvent le sujet à l’analyse. Dans la cure elle trouve à se déployer. En n’y répondant pas, l’analyste incarne le désir de l’Autre. C’est une face plus inquiétante que celle de garant de la vérité sur l’être du sujet. Elle conduit l’analysant à découvrir qu’il se fait l’objet même de la demande de l’Autre. C’est lui-même comme objet que l’Autre veut. Il rejoint ainsi son aspiration à être aimé pour lui-même[20] ». Deuxième versant, transfert négatif, point de non savoir, l’analyste occupe la place d’un réel. Ou objet a. C’est une autre histoire… Une traversée vers l’avant. « Quelque chose de la toute-puissance attribuée au grand Autre, soit en excès du côté de la mère, soit en défaut du côté du père, était en train de tomber[21]

Après avoir donné des histoires et des contes, je tente de rendre compte. Je continue d’écrire des narrations, je prends place en creux, je suis l’absente de mes récits mais je m’y compte. Dans l’essai, dans la poésie, j’écris à la première personne, travaille à la réduction. A l’approche de la lettre. Que l’écrit ne soit pas vain. C’est nouveau. C’est tendu. La lettre. Qui fait littoral entre ce qui s’entend, le savoir, l’organisation signifiante et ce qui est hors entendement, du côté du réel, dans la jouissance silencieuse.

Adeline Yzac

[1] mots de Yannis Kiourtsakis, l’écrivain grec, France Culture, Carnets nomades, samedi 31 mai 2014.

[2] « ce que les Anglais appellent le purple patch, le beau morceau d’écriture, le lambeau de pourpre », Pierre Michon, entretien avec Tristan Hordé, Editions Verdier, 1999.

[3] Gabriel Celaya

[4] Freud, à propos de la névrose, Le début du traitement, dans La technique psychanalytique, P.U.F, 2007, p 87.

[5] Ecrire, Colloque de l’association de la Cause Freudienne-Voie Domitienne, Avignon, samedi 12 juin 1999.

[6] Jacques Lacan, Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973.

[7]Temps 3 qui ne porte pas de titre. Pas encore. C’est comme pour un livre, difficile de donner un titre quand on est dedans.

[8] Roger Bissière, Paroles d’artistes, Fage éditions, 2014, p 62

[9] Écrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler, écrit Pascal Quignard, dans  Leçons de solfège et de piano, Alia, 2013.

[10] Jacques Lacan, dans Lituraterre.

[11] Introduction au livre de Philippe Lacadée, Le malentendu de l’enfant, Éditions Michèle, 2010, p 12.

[12] La phrase de Dominique Laurent, dans L’invention orientée, date de la communication ? est « elle trouvait abri dans l’Autre dont le savoir est sans trou et qu’elle pouvait aimer ».

[13] Expression prononcée par Thierry Maubert, dans le cartel Le désir de l’analyste, Montpellier, 2013-2014

[14] Article, La voix, très contemporaine, dans Éclairs de réel, bulletin Tåbûla, mars 2009, p 10.

[15] Lacan dans les années 60.

[16] Joseph Rouzel, Ecrire, Colloque de l’association de la Cause Freudienne-Voie Domitienne, Avignon, samedi 12 juin 1999.

[17] Pierre Bergounioux, Le grand Sylvain, Verdier, 1996.

[18] D’où je tiens cette phrase ?

[19] Article, La voix, très contemporaine, dans Éclairs de réel, bulletin Tåbûla, mars 2009, p 17.

[20] Dominique Laurent, dans L’invention orientée, date de la communication ?

[21] Joseph Rouzel, Écrire, Colloque de l’association de la Cause Freudienne-Voie Domitienne, Avignon, samedi 12 juin 1999


Qui suis-je là ?

Conversation avec des jeunes lecteurs
(texte donné à Montpellier en mai 2013, au Collège Clinique, atelier lecture)

J’étais invitée à un salon du livre en Poitou-Charentes, je rencontrais des enfants de 8-9 ans dans une bibliothèque. Ils avaient lu deux de mes albums De quelle couleur sera le bébé ? et Très Vieux Monsieur.

Les enfants n’ont eu de cesse, dans la rencontre qui se fait sous la forme d’une conversation d’une heure, de dérouler leurs paroles à propos des deux récits. Au milieu des questions littéraires et esthétiques concernant l’énigme de la création littéraire et picturale émergent les dires plus essentiels, plus urgents, plus pressants de petits trumains qui me font dire que « ça pense ferme» . (Jacques Lacan, D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, dans Écrits, Seuil, p 548).

A propos de Très Vieux Monsieur :
C’est triste.
Il devient très malade.
Pourquoi il guérit pas ?
Il va mourir.
Oui mais y a l’amour.

Autour de De quelle couleur sera le bébé ? après avoir échafaudé de nombreuses hypothèses quant à la couleur, après avoir dit que pour tout bébé, on ne sait jamais de quelle couleur il sera, que c’est et que ça reste un mystère, articulé à une attente, à une naissance prochaine, les enfants insistent.

Tu le sais, toi, de quelle couleur il est le bébé.

C’est entre l’affirmation et la question. Je le sais, je dois bien le savoir, je sais des choses sur les bébés, sur comment on les fait aussi, sur l’existence, sur d’où on vient, où on va… je suis une grande personne.
La finitude et la mort, la vie et le sexe. Voilà ce qui sous-tend la conversation. Pour les enfants, c’est un problème que ces deux histoires, leur contenu, les effets qu’elles provoquent en eux –préoccupation et intranquillité, curiosité joyeuse.

Je songe alors au texte que je lisais dans le train, entre Montpellier et Angoulême. D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, de Jacques Lacan.

Deux choses émergent.

En un, Lacan démontre qu’il faut que l’analyste écoute l’analysant et qu’il entende ses paroles ; il insiste sur le rôle du signifiant et de l’être, il insiste sur la prédominance de la fonction du signifiant.

L’écrivain qui rencontre les enfants se voit mis à une place d’écoute et d’attention à la parole de l’autre, il a écrit des albums, il choisit de rencontrer les lecteurs qui ont assurément à dire, on n’est pas là pour la parlote. Les enfants en témoignent par leurs dires. C’est dans les questions qu’ils adressent à l’autre, l’écrivain, que le bouleversement se manifeste. Il faut y être, il faut que l’écrivain y soit pour que la littérature fasse son effet, qu’il y ait du sujet. Ça pense parce qu’il y a un autre qui entend les élucubrations des chaque un des trente élèves présents dans la bibliothèque.

En deux, Lacan déroule ce propos :

«  Car c’est une vérité d’expérience pour l’analyse qu’il se pose pour le sujet la question de son existence, non pas de l’angoisse qu’elle suscite au niveau du moi et qui n’est qu’un élément de son cortège, mais en tant que question articulée : « Que suis-je là ? », concernant son sexe et sa contingence dans l’être, à savoir qu’il est homme ou femme d’une part, d’autre part qu’il pourrait n’être pas, les deux conjuguant leur mystère, et le nouant dans les symboles de la procréation et de la mort. Que la question de son existence baigne le sujet, le supporte, l’envahisse, voire le déchire de toutes parts, c’est ce dont les tensions, les suspens, les fantasmes que l’analyste rencontre lui témoigne. » (Jacques Lacan, D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, dans Écrits, Seuil, p 549)

« Que suis-je là ? » La question existentielle de son être est posée à l’enfant.

« Que suis-je là ? »

Dans la rencontre, je suis l’autre des ces autres tournés vers moi avec leurs grandes questions. Ils font leur travail d’enfant avec force, avec courage, avec véhémence. Ai-je la charge de répondre à la question qu’ils posent sur leur existence ?

«  La condition du sujet, névrose ou psychose, dépend de ce qui se déroule en l’Autre. » (Jacques Lacan, Séminaire III, Les psychoses, p 153)

Sur ces deux grandes affaires du sexe et de la mort, cependant, en tant qu’autre, je manque de réponse. La question n’attend pas de réponse. L’énigme demeure. Il faut à chacun faire le parcours, l’inventer, le créer.

Toutefois, les livres, l’espace de la bibliothèque, la rencontre, l’écrivain la maîtresse, la bibliothécaire, constituent un lieu, un abri, un point d’où l’enfant peut s’élancer, s’autoriser à dire ses grandes choses, poser ses questions d’importance, attester de son existence, être là, assurément, garçon, fille.


S’auteuriser
L’élucubration qui suit a été une première fois donnée à Montpellier dans le cadre de la journée organisée par le C.I.E.N qui recevait Philippe Lacadée et me recevait pour une conversation autour de la langue intitulée Variations sauvages de la langue

Je vous la propose en écho à l’errance imposée à la jeune fille rom, Leonarda.

Ce qui traverse mon travail singulier d’écrivain, c’est la question de l’exil. L’exil, j’en perçois trois formes : l’exil premier, celui du naître au monde, l’exil deuxième, dû à la place d’être humain tenu par sa finitude, deuxième forme d’exil démultipliée en déplacements successifs, uniques à chaque un. A ces deux formes se surajoute, pour certains sujets, l’exil imposé par l’Histoire. Je suis comme parlêtre et mortelle soumise aux deux premières formes d’exil. Et en surplus, à la troisième. Je suis exilée et bilingue, je suis de cette surprenante sorte d’exilés bilingues qu’il est fort peu recommandé d’évoquer, à savoir que j’ai grandi sur le sol français, en Aquitaine dans une famille de langue d’oc, langue que la République a assidûment travaillé à éradiquer. Il n’est pas de bon ton de verbaliser ce fait, sujet sulfureux, subversif, ça vient troubler les bonnes mœurs et l’ordre public.

Passer à une historisation est de l’ordre d’un crime de lèse-république. Ça n’a pas eu lieu. Extrapolation, affabulation, délire, la République prend la figure de Procuste et tranche dans le vif. Il ne s’est rien passé. Alors, on se détourne par la langue, on ruse, on ne se prononce pas ouvertement, on écrit des histoires qui parlent d’autre chose.

Ce fait, je le nomme génocide blanc, travail d’évidement de millions de sujets sur l’hexagone, dans les anciennes colonies, dans les départements et territoires d’outre-mer. Privation imposée, rapt, organisation étatique à grande échelle, travail de sape et de dévastation, langue interdite et interdit de mettre des mots avec la langue française.

Sans nul doute, ceci a à voir avec le choix de devenir écrivaine.

Écrire, c’est écrire à la marge, c’est écrire contre. Dans le « Malaise dans la civilisation » que nous traversons, mes paroles pourraient bien, parlant d’histoire, de passé, d’enlèvement, venir dire quelque chose de ce qui perdure et travaille à bas bruit, à savoir ce qu’il en est de la question de la langue pour des millions de jeunes issus de l’émigration, de cultures et de langues retranchées entre les quatre murs de leurs foyers et qui au-delà bénéficient d’un maigre droit de cité.

Comment je m’en débrouille ? Comment je fais avec ça ?

Au travail de Procuste, vient en retour, dans mes écrits, invariablement, le suintement de la langue native que le lecteur entend ruisseler par les interstices de la langue française.

L’écrivaine laisse parler la vérité là où ça parle, là où ça cause, là où ça déploie des histoires, là où ça se met à écrire. Écrire, c’est de l’ordre de ce que j’appelle l’écriture-parole. Ça parle dans les voix des personnages, des narrateurs, des héros. Dans les mots même. Entre les mots. Le bilinguisme claudiquant – une langue légale, une langue illégitime mise au ban comme n’étant pas – c’est un patois – pas toi, tais-toi, pas toi ici ou si toi ici tais-toi ou parle comme moi-, mise au lieu du ban qui a constitué pour l’écrivaine un bagage singulier comme en banlieue les langues logées à bas prix constituent de gaies singularités.

La langue française, l’écrivain algérien Kateb Yacine la nomma trésor de guerre. L’écrivaine toute ouïe au trésor des langues s’en empara et c’est par elle qu’elle écrit. Cependant la parole de l’écrivain parle. Ça veut laisser des traces. Une vérité pas bonne à entendre. La vérité parle. Moi, la vérité, je parle2, dit Lacan. La vérité parle là où on veut la faire taire, là où on refuse de l’entendre.

Pour l’auteure, ça écrit avec des restes, les restes de sa langue jetés sur la page comme des miettes au pauvre par l’Histoire et qui jaillissent de mes écrits avec leur figure lexicale  de mots traduits comme si comme ça, de néologismes, d’inventions langagières, restes qui surgissent avec leur physionomie syntaxique – l’air déhanché, boiteux, le pas de danse pas académique pour deux sous et la prosodie à sa guise ; et se constitue un corps d’écriture inattendu.

Le surgissement de la langue d’oc dans mes livres évoque quelque chose du jaillissement des langues des jeunes, jaillissement qui fait signe, lapsus, lettre dans le discours commun, interpellation.

Qu’en est-il des jeunes sujets issus de l’exil ?
Comment s’en débrouillent-ils ?
Comment font-ils avec ça ?
Ça parle arabe dialectal, amazihg, thaï, rom, wolof, ça parle les langues en retrait, dans l’entre-soi, dans « le petit cercle » familial, de la parentèle, de la rue, du quartier), ça prend des allures occultes et quand ça sort dans la langue dont ils ne savent si elle est leur ou simplement celle de l’autre, ça fuse, ça gueule, mais aussi ça créé, ça dit, ça prosodie, ça onomatopoésie, ça rhétorique nouvelle, ça en dit long.

Un exemple : un élève de classe BEP d’origine marocaine, bardé de petits appareils, agrafé par des mots d’adultes le « traitant », jeune au bord de la délinquance, élève cossard, écrivit un road-movie à travers le Maroc, lors d’un chantier d’écritures intitulé D’où je viens ? révélant un garçon cultivé, présent à lui-même, et qui lorsqu’il prononçait les mots et noms arabes de son texte révélait un autre, de l’être-là, de l’être de là.

La parole que je soutiens fait éclaboussure. Mon dire est de l’ordre de l’imprononçable, ça fait… injure. Et cependant. Si c’était sagesse ? Je songe à l’adresse de Jacques Lacan. « Toute sagesse est un gay savoir. Elle s’ouvre, elle subvertit, elle chante, elle instruit, elle rit. Elle est tout langage. Nourrissez-vous de sa tradition, de Rabelais à Hegel. Ouvrez vos oreilles aux chansons populaires, aux merveilleux dialogues de la rue… Vous y recevrez le style par quoi l’humain se révèle dans l’homme et le sens du langage, sans quoi vous ne libérerez jamais la parole.3 »

Jusqu’à ces trois dernières années, j’ai écrit pour le théâtre et le conte, j’ai créé des récits, des romans pour adolescents et adultes, des histoires et des albums pour le tout jeune public. Si j’étais au travail, c’était l’écrivaine qui s’y trouvait, qui interrogeait ses créations et ce depuis le bord littéraire. Les écrivains et les poètes sont des alter ego virtuoses avec qui converser. De multiples questions étaient au travail dans l’écriture même, illisibles alors, qui se détachent sur un fond de palimpseste aujourd’hui, opaques et embryonnaires et qui me mettent au travail. Ça ne cessait pas de narrer, ça s’est mis à penser.

Nombre de mes romans se sont écrits de l’exil.

Sans doute devrais-je dire exode et non exil. L’exode rural du XXe, déplacement massif dont je fus, s’il poussa certains à l’exil, contraint ou volontaire, c’est-à-dire à quitter le sol de la patrie (je pense au flux migratoire d’Aveyronnais ou de Basques vers les Amériques4) eut la singularité de garder la majeure partie des populations dans l’hexagone, la marche forcée se déployant du petit pays vers les métropoles, dans le cadre de la patrie. Le mot exil me parle à deux titres : ex-il, mise au dehors du petit pays, ex-île, expulsion hors de l’îlot du petit pays.

La grande Histoire et l’histoire singulière de l’écrivaine ont à faire ensemble, les traumatismes et les souffrances collectives qu’impose la première à la seconde s’articulent à la force de réponse et de créativité de la deuxième.

La créativité, pour l’écrivaine, c’est se servir la plupart du temps et à pleines mains dans le trésor de guerre, je le disais, c’est écrire avec la langue de l’autre. On écrit toujours avec la langue de l’autre. « Parce qu’un beau jour on éprouve que seul le langage permet d’échapper au langage » dit le poète Jacques Ancet. Ici, se surajoute que la langue de l’autre est la langue de l’autre… langue. Le travail de l’écrivaine est d’inventer sa langue propre, son style son idiolecte), comparable à nul autre, issu de son travail d’artiste, en puisant dans la langue commune.

En astrologie, nous dit le Littré dans sa définition du mot exil qu’il donne en premier lieu comme réfection de l’ancien français eissil, exill, qui signifie « détresse », « bannissement », et désigne l’expulsion hors de la patrie ; en astrologie, le signifiant exil désigne l’astre qui n’occupe pas le signe zodiacal qui lui est habituellement assigné et représente une force tournée vers autrui. A la béance du bannissement s’allie la poussée vers l’autre.

Le mot contient à la fois la perte et le gain. Le vide et le désir.

Comment l’écriture littéraire, pour l’écrivaine prise dans deux langues, prise d’une possible errance constitue son de quoi -qui lui permet de créer une aire, sa palombière, d’inventer un lieu dit qui constitue une assise où elle peut écouter venir, écouter tenir, pour reprendre les mots de Jacques Brel. Il y a lieu de dire, il y a un lieu à dire, et ça s’auteurise, ça écrit des romans et des histoires, des choses gaies, des choses tristes, ça tue pas mal, ça assassine même beaucoup, la mort et les crimes (de guerre, contre l’humanité, contre nature…) rôdent dans mes ouvrages. Et ça « perpense ».

Pourquoi insister sur une question inaperçue du grand nombre, jugée close, rétrograde, qui la sait là mais n’en veut rien savoir ou pour qui ça fait révélation, cela touche un point d’indicible, c’est comme si on parlait à cru de choses obscènes. Alors que quelque chose se répète, se réactive sans cesse de déplacements, d’exodes, d’exils, de privations linguistiques et culturelles, de l’appel irrationnel au même, de la négation de l’autre – ça pourrait nous enseigner, nous inviter à « penser malgré tout ».

Penser malgré le désenchantement du monde. Comprendre, non pas au sens d’expliquer pile poil cette chose-là, la vérité est une bavarde qui radote en sourdine dans son coin, prendre avec soi, faire sienne cette affaire humaine de l’exil et renverser les discours de maîtrise. Hé oui, ça a raté, il y a eu du ratage dans la belle République, il y en a encore du ratage, et alors, si on y regardait de près…

D’où la responsabilité de l’écrivaine à subvertir les eaux dormantes, les discours tranquilles, retourner les tombes dans l’écrit de sorte que s’éloignent les profanations, actes dans le Réel.

L’écriture, surface d’inscription, point de départ de conversations. L’écrivaine sait que la langue ne dit pas tout. Elle procède avec les bribes, les restes, je le disais, c’est une artiste du ragoût d’escoubilles. Elle rappelle que tout parlêtre est affecté par la loi de la parole, il n’échappe pas à la réalité de l’inconscient, ça échappe, ça fuite de partout, ça fait énigme. Converser, oui, autour de ce qui me semble perdurer et que j’appelle crime contre les langues ?