Bienvenue

Dans le pas à pas des jours, je n’ai de cesse de retourner la vieille langue. Du terreau remontent des essaims de mots menus qui embrasent une poignée de phrases balbutiantes. J’ai toujours eu cette ferveur des collections de mots, mes carnets et mes manuscrits en gardent la trace. Le mot est texte, histoire, évocation et résonances, appel de son contraire, appeau qui en attire d’autres, tesson perdu qui happelle un texte latent, en attente  – avec l’impatience d’un vent fou qui veut jeter son souffle et son trouble sur la page.

On voit vite tomber une volée d’étourneaux, un début de roman, une nouvelle, un poème… je ne choisis pas.

 

C’est tendu entre ce qui s’arc-boute au-dedans, ce qui tangue ou s’ébroue et la langue. Celle-là, je la désire brève, raréfiée, tamisée, et elle paraît à sa guise. Autrement. Pas bien alignée sur la page, pas tirée au cordeau, pleine d’herbes sauvages, toute mal fagotée. Il faut sans cesse revenir au travail. Anne Cauquelin dit du jardin qu’il « répond à une loi qui le met à part dans les productions humaines : celle de l’anentropie, ce travail incessant de reconstruction, de rapiècement, de rétablissement patient à partir de restes. »

Écrire, c’est ce grand geste d’effort.

Je vous invite à pousser les portes du jardin, à déambuler.

Et en premier lieu, la chronique de la semaine :

« Le langage natal, climat de la pensée, hors de qui nul ne respire amplement et ne ressemble plus à soi-même. Tout ce qui est tient son existence du verbe. »                                                                            Anna de Noailles

Vai t-en cagar a la vinha e tòrna-me la clau… va-t’en chier à la vigne et ramène-moi la clé

De bon matin, il ne fait pas encore jour, je promène mon chien dans les rues calmes du quartier et je tombe sur la phrase. C’est un auto-collant qui s’affiche à l’arrière d’une voiture stationnée devant une villa. A première vue, c’est une manière de rétorquer, dans le flux de la circulation, à un chauffeur impatient, de se calmer. C’est, plus vivement entendu, l’envoyer paître, lui lancer : va te faire voir ! – ou plus appuyé. C’est également lui demander l’impossible – ramener un objet introuvable, soit l’acculer à une piètre situation, le réduire en tant que sujet qui ne pourra répondre. Je ne connais pas l’origine de l’injonction. Je peux supposer qu’elle a dû apparaître à la campagne ou dans quelque cité en un temps où l’homme était lié aux travaux des champs.

Je n’y lis pas un simple trait d’humour, une drôlerie, une façon joviale de rabrouer quelqu’un. Il y a plus. Il y a les mots et l’au-delà des mots : l’interjection, le trait de hargne qui en jaillit, la scatologie, l’absurde et la manière d’un conducteur de s’adresser à un autre conducteur sans que celui-ci puisse dire son mot – si toutefois il a saisi le sens du message. Discours multiforme. J’y retrouve la raillerie des cançons de campanhons, – chansons de compagnons-, en particulier des gaps, chansons paillardes mêlées de fatrasies que fit connaître le premier troubadour, Guillaume d’Aquitaine. J’y retrouve la manière impertinente de la langue d’oc de ne pas y aller par quatre chemins en certaines circonstances et son goût du wizt[1], du mot d’esprit. Mais cette interpellation va bien au-delà.

J’éprouve un malaise, un mal-être, devant ces imprécations qui s’affichent à l’arrière de certaines voitures. Celle-ci, ce matin encore, me fait mal. Si je la lisais d’emblée d’un point de vue moral, j’y verrais un manque d’élégance, de tact, une agressivité brute, une offense faite à gratis… En somme, je répondrais au mépris sous-jacent par de l’arrogance, à l’affront perceptible par de l’effronterie. Mais ce n’est pas de cette place-là que je la reçois. C’est en tant que la langue d’oc est ma langue que l’expression vient me percuter au corps. La phrase lancée vient toucher un point sensible. Je souffre des mots et des phrases de cet ordre, de ce type d’adresse qui réduit la langue à l’émission du juron, à l’imagerie de la merde. De surcroît, avec excès, avec du trop. Ces expressions se retournent contre moi, contre nous qui fûmes évidés de ce qui fonde l’humain : sa langue et sa parole. Ces slogans soulèvent en moi une tempête, une colère, presque une sidération. Sans que je puisse énoncer clairement ce qu’il en est des affects qui me traversent. Il n’y a que l’écriture qui me permette d’en attraper quelque chose.

Apposer de telles affichettes sur son véhicule, c’est se dire et se présenter publiquement urbi et orbi sous un jour sombre, je dirai quasi comme rebut, comme objet-déchet. C’est  s’adresser à l’autre en le déconsidérant et en se déconsidérant. Étrange posture. Étrange manière d’entrer en contact. Dos tourné de surcroit, silhouette quasi invisible, en échappant au regard du chauffeur du véhicule qui suit. Et comment se fait-il que ces autocollants soient la plupart du temps le réceptacle de mots ou de tournures qui profèrent des macarel, des farèm tot petar, des repotègues pas e passa davant… ? – de bon matin, d’autres que j’ai déjà lus, ne me viennent pas. Mots ou tournures suivis de la flèche du point d’exclamation, qui qualifient, sur un versant mortifère, et celui qui envoie ses paroles et celui qui les reçoit. Rien de gai, rien d’aimant, rien de vivant… Je ne désire pas me présenter ou être présentée de la sorte, reléguée, réduite, ramenée à une poignée de mots jetés comme coups de poings dans la figure des autres et qui me reviennent en boomerang. Il y a une si grande ignorance générale de la langue et de la civilisation d’oc que la montrer par ce biais-là, je ne sais pas. Cela me porte peine et porte tort.

Ces écrits : simples pointes de grossièreté ? injures ? insultes ? La question peut paraître inutile ou tatillonne. Cependant, se la poser pourrait éclairer ce qu’il en est du choix de flanquer de tels propos au dos de sa voiture.

Injure, « expression outrageante, terme de mépris ou invective ne renfermant l’imputation d’aucun fait » ; vient du latin classique, injuria, qui donne enjurie au Moyen-âge, « injustice, violation du droit, tort, dommage[2] ». Terme du registre du droit.

Insulte, « Parole ou acte qui offense, qui blesse la dignité[3] » ; vient du lat. médiéval insultus, « assaut, attaque, attaque armée (contre quelque chose ou quelqu’un) généralement menée par surprise. ». Terme du registre militaire.

Dans la tournure qu’affiche la voiture – voiture également appelée « conduite intérieure »…-, il y a injure… Quel fait l’invective impute-t-elle donc au chauffeur du véhicule qui suit ? Aucun, à priori. Elle est dirigée vers un parfait inconnu – en l’occurrence, ce matin, une personne qui promène son chien dans une ville où elle ne réside que ponctuellement, et à qui cela fait mal. Il y a également insulte. Ce dit qui me prend par surprise, m’offense, m’avilit.

La question me renvoie aux travaux de Josiane Vidal, De quoi l’insulte est-elle le nom[4]? « L’insulte », écrit la psychanalyste, « se signale par une certaine radicalité, elle n’explique ni ne raisonne, c’est un jet brut, condensé, consistant, chargé mais aussi aiguisé, acéré, cinglant, une pointe, une épure. C’est une attaque contre l’être, une flèche, elle fait partie des paroles qui tuent pour atteindre l’être de l’autre, sa dignité et au final le détruire ». Les conducteurs qui affichent de tels discours en seraient-ils rendus à l’expression, en des termes à minima, de ce feu de destruction de l’autre ? – d’un autre perçu comme méchant ?

Quelle vérité se dissimule là-dessous ?

Josiane Vidal a mené ses travaux à partir de la question de la croisade contre les Albigeois et des insultes entendues dans son enfance : « Amauri », « Innocent ». Elle écrit : « De quoi l’insulte est-elle le nom quand, huit siècles après le drame que l’on connaît sous le nom de croisade contre les Albigeois, dernière croisade en terre chrétienne, subsiste comme reste l’insulte, intruse, coupée du sens et pourtant incisive, flagrante, chargée du non-dit de « ce-qui-ne-peut–pas-se-dire » en un mot, selon l’expression de Jacques-Alain Miller, qui circule dans la langue d’oc, encore aujourd’hui. L’insulte contre le silence généralisé de la mort ».

Si je m’appuie sur la recherche de Josiane Vidal, un éclairage se fait sous un angle nouveau. Cela ouvre sur une hypothèse. Ces tournures placardées sur l’arrière des voitures, sur le mur du social en somme, visibles par le plus grand nombre, (ou désirées comme telles) font signe, signe de reconnaissance entre gens de langue d’oc, signe d’un appel à reconnaissance par l’ensemble des citoyens. Adresse comme un cri, revendication comme un halali, jaillissement de l’extrême comme un lapsus. Ces tournures font symptôme, symptôme d’un choc, d’un quelque chose qui a eu lieu et qui demeure, non assimilé qu’il a été, remisé ; et qui travaille à bas bruit, perdure envers et contre tout, veut se dire et se dire dans la langue même du lieu qui subit la secousse.

Qu’est-ce qui n’a-pas-pu-se-dire ? De quel trauma s’agit-il ?

Il faut se rappeler la singularité que constitua la civilisation d’oc médiévale qui, dans un monde dominé par les guerres et la toute-puissance de Rome, fut inaugurale, pour elle et pour le monde occidental. Elle articula amour entre homme et femme et créations artistiques, en particulier le tressage amour/lettres (littérature)[5] qui fonde la fin’amor. Il faut se rappeler l’espérance qu’elle procura d’un monde adouci par la primauté de la parole sur l’acte violent. Il faut se rappeler la démantèlement brutal qui lui échut sous l’emprise papale et royale – croisade, inquisition, bûchers, traque, exil, étranglement d’une civilisation – aux buts de couper les pays d’oc de leur « être de là ». Insulte et injure, donc. D’un côté, l’attaque armée. De l’autre, l’injustice. La surprise vint sur deux fronts, celui de la guerre et celui de la loi. Déferlement martial. Discours de terreur.

Peut-on avancer que face aux injures du sort, définies comme « revers, malheurs extraordinaires et non mérités[6] », sous le coup des dits d’une langue autre, le dire dans la langue d’oc, sidéré, ne trouvant pas ses mots, s’émietta, recula en fragments, en syntagmes, en résidus de discours, en mot-tout-seul dont font partie l’injure et l’insulte[7] ? Comme en passant par une purge de la langue. En l’extrayant de ses multiples ressources. Voire comme démuni de langage, privé de langue, restreint à l’état de sans-parole. Avec cette pointe, ici, de scatologie qui enfonce le clou, hors raison, remontée de la pulsion pure. La civilisation de la fin’amor où la parole poétique et chantée trouvait, aux côtés de cortesia[8], à transfigurer un siècle belliqueux, fut mis à l’arrêt. L’insulte et l’injure comme un œil-pour-œil dent-pour-dent langagier ? Ici, sur le derrière du véhicule, en une phrase fossilisée, du type proverbe, ailleurs sous la forme d’un gros mot. Si l’insulte se profère aujourd’hui chez certains en « tue-la-langue » de l’autre pour perforer son être en retour à l’avalanche de folie meurtrière qui échoua huit siècles en amont, cette lance semble également constituer pour celui qui la jette, un double essai d’accroche avec l’autre, avec soi. En effet, cette lance chercherait-elle une aire de rencontre possible entre l’autre et soi ? J’y vois un désir d’amorce de dialogue. La formule figée, Vai-t-en cagar a la vinha e tòrna-me la clau, assise sur le tutoiement et sur une formule rhétorique de rupture semble une tentative – sur un versant mortifère et par-delà la mort traversée- d’approcher l’autre, dans un élan entre haine et amour – hainamoration-. Comme en répond à une très ancienne rencontre ratée qui s’est jouée en des temps où la puissance va-t-en-guerre rompit une tentative civilisationnelle. Paradoxe : le langue ferait-elle feu en demande d’un cessez-le-feu ? Ou plus précisément d’un dialogue qui n’a pas eu lieu ? Ainsi, elle n’est en rien à prendre au pied de la lettre, je n’y répondrai pas par le biais d’un jugement moral. Encore moins par un quelconque coup de gueule ou coup de poing.

Comment alors marquer le coup ?

A cheminer – je descends la rue Fénelon après avoir côtoyé l’impasse Bossuet… – à ruminer la formule, je la vois qui se présente comme une énigme, un rébus à déchiffrer. Je l’entends comme jaillissement du fond des temps – du fond de l’inconscient qui n’a pas d’âge. Je l’entends comme un dire-l’exécration-de-l’autre-qui-fit-assaut, qui évida, qui assassina. Il y a bien imputation de faits historiques[9] alors, quelle orientation prendre, une fois ceux-ci dépliés, une fois entendu que l’injure et l’insulte sont une tentative exaspérée de se tenir inscrit dans et par les restes d’une langue réduite à ce qu’elle transpire de ce que d’aucuns lui ont signifié qu’elle est à leurs yeux : une moins que rien, un patois, un parler de vaincu, un déchet, de la merde[10]. A cette adresse qui signe le refus d’un effacement qui serait un effacement de l’effacement, quelle réponse offrir ? Et qui ne soit pas offense faite ?  Et qui retrouve l’invention initiale : la poésie ? l’adresse poétique qui est lettre d’amour ?

Je songe à Jacques Lacan faisant de l’insulte le départ de la poésie[11].

A vouloir faire entendre quelque chose de l’éradication de la civilisation d’oc, à vouloir frapper et frapper fort, parce que les mots ça porte, à vouloir porter le coup, j’ai choisi la poésie, car ça frappe, en effet, c’est fait pour frapper, c’est la force de frappe des mots, pas des mots gros mais des petits mots à petits pas et qui pourraient faire grossissement pour dire un réel qui a saisi.

Je rêve d’autocollants avec des poèmes des troubadours, des poètes qui les suivirent, des poètes d’aujourd’hui… ne pas insulter, inciter… inviter.

[1] Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten), Sigmund Freud, 1905.

[2] CNRTL

[3] Le Larousse

[4] In PPA, Avignon, Collège Clinique, La Cause freudienne, 2019

[5] Cf. Lettres d’amor, mon écrit sur Guillaume d’Aquitaine, in PPA Avignon Collège Clinique, La Cause freudienne, 2019

[6] CNRTL

[7] On voit aujourd’hui, les miettes, dans la langue française, en pays d’oc, de mots ou d’expressions comme cantou, plier les livres, s’entailler,  ou demeurés en langue d’oc : pecaire, …

[8] « ensemble des comportements et des valeurs qui constituent le fondement de la société  ». C’est l’urbanité des cours des pays d’oc », Stenta Miquèla, Les valeurs de la société de Cortesia, Las edicions dau chamin de Sent Jaume, 2011, p 11.

[9] … et répétition de faits toujours efficients : il suffit d’un mot « local », il suffit de parler « avec l’accent » pour que l’on se fasse épingler ; le travail d’effacement se poursuit par de nombreux biais discriminatoires relatifs à la langue. cf. Discriminations : combattre la glottophobie, Philippe Blanchet, textuels, 2016

[10] cf. la chronique de Feltin-Palas dans laquelle il cite Macron parlant de la langue d’oc, qu’il accole au mot « toilettes » 5 mars 2019 (article, p 4, 5 & 6 qui suivent)

[11] Lacan J., intervention dans une réunion organisée par la Scuola freudiana, à Milan, le 4 février 1973, parue dans l’ouvrage bilingue, Lacan in Italia 1953-1978 / En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p.78-97. Citée par Philippe Lacadée dans Lacan Quotidien, n° 482, 25 février 2015, « De l’insulte au chaos de la violence aveugle » et en quatrième de couverture de son livre Vie éprise de parole.